HILDA DE DUANE BRYERS

Une découverte sur le fil facebook de ma copine Marie : les images de Hilda, une femme rousse et pétillante. J’ai dû creuser un peu sur Hilda. Elle m’a tellement plu que j’ai eu envie de vous la présenter. Elle pourrait être une icône sincère du mouvement du #bodypositive.

Hilda voit le jour dans les années 50 sous les crayons (ou pinceaux, je ne saurais dire) du dessinateur américain Duane Bryers. D’après un article du Demotivateur, le dessinateur aurait créé cette pin-up au corps rond en réaction aux canons de beauté hollywoodiens qui dominaient à l’époque.

La série de dessins de Hilda que j’ai découverte sur le net m’ont ravie. Elle est le genre de femmes que j’aimerais avoir pour amie. Elle est facétieuse, enjouée, gourmande, concernée et contemplative. Elle a un caractère affirmé et aime lire. Oui, elle fait du yoga, mais ce n’est qu’une planche parmi tant d’autres… Hilda ne se définit pas par ça. Elle est plus large que ça. Elle est magnifique. Je vous la présente.

DANS ESPRIT YOGA, JE PARLE DES SACS A PROBLEMES QUE NOUS NE SOMMES PAS

Voici le billet que j’avais écrit pour le magazine Esprit Yoga numéro 46. Je pense qu’on baigne dans une culture psy qui biaise fortement notre rapport à nous-mêmes et au yoga. C’est l’angle de mon propos.

« Nous ne sommes pas des problèmes à résoudre. le yoga, seul, n’apporte pas de solution. Il nous ramène a notre condition d’être humain. Il nous rappelle que nous sommes une succession de choix et d’interactions sensibles avec le réel. »

CE SERAIT MIEUX EN INDE. VRAIMENT?

Marseille vendredi 14 juin 2019

En 2014, à l’initiative de l’Inde, l’ONU décrétait le 21 juin comme la journée internationale du yoga. Vous vous rappelez sûrement, dans le microcosme du yoga, les réseaux sociaux ont crépité à cette annonce. Cette même année, l’Inde changeait de gouvernance. Marendra Modi accédait au pouvoir et dans son remaniement ministériel, le nouveau premier ministre appointe un ministre spécifiquement à l’ayurveda, au yoga et à la naturopathie. Encore des hourras sur les réseaux sociaux. En 2015, Weronika Zarachowicz signait un article dans le Telerama pour nuancer ces décisions politiques qui sous couvert de bienveillance, contribuent avant tout à lisser l’image controversée du nouveau chef de l’état. Curieusement, ça, ça n’a pas buzzé.

Je lis ou j’entends encore souvent des critiques qui visent les occidentaux et les accusent d’avoir fait du yoga « un business ». J’entends  souvent dire qu’ils auraient perverti la nature du yoga et que, bien entendu, les Indiens seraient « au-dessus de ça ». J’entends souvent dire aussi que les Indiens sont plus spirituels que les Occidentaux. C’est bien connu, l’herbe est toujours plus verte ailleurs et par voie de conséquence, les chakras plus fleuris en Asie. A moins que ce soit un préjugé. Personnellement, je crois que beaucoup d’entre nous s’attachent à une image fantasmée de l’Inde et du yoga.

Récemment, en avril, Le Monde nous apprend que l’Inde vient de procéder aux plus importantes élections de l’histoire. Comprenez, en terme de nombre d’électeurs. D’avril à mai 2019, 900 millions d’Indiens ont pris part au scrutin des législatives du pays. Modi, leader du parti nationaliste Hindou, a été réélu. Cela veut dire que l’Inde ancre son choix, fait en 2014, du nationalisme ethnique plutôt que celui de l’héritage du multiculturalisme. Le fait est, l’Inde vient de faire le choix de renouveler le mandat d’un chef de gouvernement populiste. Populiste, ça sous-entend quoi? Que le succès électoral de Modi, comme la montée en puissance du Rassemblement National en France et l’avènement de la Ligue du Nord en Italie, est salué par Steve Bannon, proche de Donald Trump, ultra conservateur à forte sensibilité d’extrême droite. (Source : une interview de S. Bannon donnée au magazine Le Point (16/05/2019, nº2437)

L’accession au pouvoir de Modi et son maintien en poste depuis tiennent pour beaucoup au soutien d’un yogi. Un yogi Indien qui a bâti un empire commercial et médiatique autour du yoga, de la santé et de « valeurs » hindoues : Baba Ramdev. Une illustration magistrale de l’instrumentalisation du yoga à des fins politiques : propagande ethnique, narratif aménagé de « la tradition » et aura de propreté.


Dans ce qui suit, mes sources d’info sont les suivantes :
– L’article de Robert F. Worth, THE BILLIONAIRE YOGI BEHIND MODI’S RISE, publié dans NY Times (26/7/2018). C’est cet article captivant qui m’a donné envie d’écrire ce post.
– Le livre GODMAN TO TYCOON de Priyanka Pathak Narain qui selon l’article de Robert Worth a été censuré en Inde. C’est par un curieux hasard que j’évoquais l’article de Worth autour d’un diner chez une amie, suite à quoi cette amie et son mari sursautent, surpris l’un et l’autre que j’évoque ce bouquin. Elle court dans sa bibliothèque me chercher le livre en question. Ils se l’étaient acheté dans un aéroport Indien au cours de l’un de leurs voyages il y a plusieurs années. Merci Eve et Ludovic.


[Le nationalisme Hindou]

Modi appartient au BJP, parti du peuple Indien, parti nationaliste Hindou qui est donc aux manettes depuis 2014 en Inde. Le nationalisme Hindou a rarement fait les gros titres en Occident avant les années 90. En tant que force politique, le nationalisme Hindou précède l’indépendance de l’Inde en 1947 et reflète des siècles d’amertume de la majorité Hindoue du sous-continent. Depuis près d’un millénaire, les Hindous se sont soumis malgré eux à des vagues de conquêtes musulmanes depuis le nord du pays, puis ils ont subi presque 300 ans de domination britannique. Après la première guerre mondiale, alors que l’empire Britannique montre des signes de faiblesse, des idéologues Hindous y ont vu une occasion pour reprendre la main. Ils ont commencé à revendiquer un état et une société explicitement Hindous dans lesquels les Musulmans et autres minorités seraient tolérés à condition d’adhérer à la culture majoritaire. Mettre sur pied un mouvement politique homogène n’était pas simple. L’hindouisme classique regroupe un éventail de sectes et n’est pas en soi une religion unique ; il existe de nombreux textes et non pas un unique texte fondateur comme la Bible ou le Coran. Le système hiérarchique des castes a aussi entretenu les divergences et n’a pas permis de rassembler les gens autour des slogans unitaires de la politique de masse moderne. Afin de surmonter les divisions, les nationalistes Hindous ont fondé dans les années 20 un mouvement social anticolonialiste organisé qui a noué des liens avec le fascisme italien et allemand. Ces amitiés leur ont porté préjudice dans les décennies qui suivirent, surtout après les lourdes pertes de soldats britanniques et indiens pendant les combats contre les forces de l’Axe pendant la 2e Guerre Mondiale. Un autre épisode les affaiblira en 1948 quand un nationaliste Hindou extrémiste assassine Mohandas Gandhi. Après ça, Nehru, l’héritier politique de Gandhi, a dissout les organisations nationalistes Hindoues et a mis en avant sa conception de l’Inde comme étant un état pluraliste et laïque. Nehru, bien que Brahmane, était un cosmopolite passionné qui réprouvait la vision identitaire étriquée du nationalisme Hindou. Il souhaitait que l’Inde soit définie par sa diversité et pas par une obédience religieuse unique. Cette vision était modelée par l’éducation britannique qu’il avait reçue. Les dirigeants qui se sont succédés après l’indépendance de pays se sont rebellés contres les britanniques, juste ce qu’il faut, mais ont finalement largement intégré les idées britanniques concernant la gouvernance du pays.
Dans les années 90, la vision tolérante et mondialiste de Nehru a commencé à s’effilocher. Le mouvement nationaliste Hindou a fait du BJP son véhicule politique et le parti est lentement monté en puissance, grâce notamment aux affaires de corruption et d’avantages abusifs au sein de l’élite politique laïque. En 2002, des violences anti-musulmanes sanglantes et meurtrières ont eu lieu dans l’état occidental du Gujarat. Plus d’un millier de personnes sont tuées. Narendra Modi et les chefs du BJP sont alors accusés d’avoir donné leur blanc-seing aux manifestants et d’avoir attisé la violence. Modi n’a pas été reconnu coupable devant le tribunal, mais la décision de justice est critiquée par nombre d’analystes. Beaucoup d’Indiens musulmans qualifient ces violences de pogroms cautionnés pas l’état et considèrent Modi comme un meurtrier. Au sein même de la communauté Hindoue, le reproche est fait au BJP d’être un parti de Brahmanes, dirigé par les castes hautes. Le vote des Intouchables et des castes basses ne lui sont pas acquises.

[Comment Modi et son parti, le BJP, finissent par accéder au pouvoir en 2014]

Derrière cette victoire, se tient un moine et yogi Hindou, Baba Ramdev. Ramdev tient des discours qui plaisent à la classe moyenne indienne friande d’affirmations religieuses et désabusée par l’héritage socialiste et rationaliste de Nehru. A sa manière, nous dit Worth, Ramdev est l’équivalent indien de Donald Trump. Comme Trump, il dirige un empire d’une valeur de plusieurs milliards de dollars. Comme Trump encore, il est une personnalité grandiloquente de la télévision qui entretient une relation élastique avec la vérité. Il ne résiste pas à l’envie d’apposer sa marque partout. Son nom et son visage sont placardés partout en Inde. En surface son attitude d’illuminé est aux antipodes des grognements et sarcasmes de Trump, mais derrière ses namaste se cache une campagne réactionnaire qui vise à transformer le pays. Ramdev est plus puissant que n’importe quel premier ministre. Il pourrait être d’une nouvelle espèce : un nabab populiste, protégé de la critique par ses suiveurs et par sa motivation soi-disant divine. En 2017, une biographie écrite par la journaliste Priyanka Pathak-Narain (livre mentionné plus haut) a été censurée. L’auteure a reçu une ordonnance de non publication et une interdiction ne serait-ce que de mentionner son livre sur les réseaux sociaux.

Le centre névralgique de l’empire de Ramdev se situe à Haridwar, une petite ville sur le Ganges, proche des contreforts de l’Himalaya. La région est un lieu sacré dans la mythologie hindoue mais la base des opérations de Ramdev ne ressemble en rien à un ashram ascétique. Worth nous dit qu’elle ressemble plus à un aéroport, on pourrait se croire dans la Silicon Valley si les t-shirts que portent les étudiants de « L’université de Patanjali » n’affichaient pas « Département des Sciences du Yoga ». Ramdev vit sur ce campus dans une résidence dont l’accès est bloqué par une barrière et des gardes armés.

Dans son entretien avec Worth, Ramdev explique sa mission : « Je veux santé, richesse, prospérité et paix pour la personne, pour la société et pour la nation. Sans le yoga, il ne peut y avoir santé et bonheur. La base de mon travail, c’est le yoga. » Ramdev pratique et enseigne le yoga tous les jours de 4h à 8h du matin dans un auditorium de la taille d’un hangar, avec des centaines d’étudiants et des cameras de télé qui tournent. Quand il le peut, il recommence de 17h à 19h30. Worth lui demande s’il peut le suivre dans son quotidien pendant un jour ou deux. La réponse Ramdev est enthousiaste, « Bien sûr! ». Il lui désigne sa maison et ajoute : « Je ne suis pas marié, mais rassurez-vous, je ne suis pas homosexuel. » Il éclate de rire avant d’ajouter : « Je suis contre l’homosexualité. »Il rit de plus belle et finit par dire : « Je plaisante. » Par le passé, Ramdev a fait plusieurs déclarations homophobes, qualifiant l’homosexualité d’immoral et anti-nature. il prétend qu’on peut en guérir par le yoga. No comment.

Ramdev est le premier yogi « religieux » à engranger des millions grâce a une entreprise et non pas en sous-tirant de l’argent à de riches adeptes. En une dizaine d’années, sa société PATANJALI a évolué d’un petit laboratoire à une entreprise qui génère 1,6 milliards de dollars de chiffre d’affaire en 2018. Ramdev s’enorgueillit du succès de PATANJALI en mentionnant ses projets de croissance et en précisant son objectif de 15 milliards de dollars de CA avant 2025. Si cet objectif est atteint, sa société serait l’une des plus importantes de l’Inde. Il insiste toutefois sur le fait que ce n’est pas un « business », « c’est un service pour l’humanité et la nation ». Il souligne que ni lui, ni le PDG de la société (son associé de la première heure : Acharya Balkrishna) ne perçoivent de salaires. Il dit ne pas avoir de compte bancaire (il observe les vœux monacaux de chasteté et d’austérité, même si son entreprise semble prendre en charge ses besoins, voire plus). Tous les bénéfices sont selon lui réinvestis dans la recherche et dans les oeuvres caritatives et les bas coûts de fonctionnement de son entreprise la rendent très compétitive. En comparaison avec la moyenne de salaires des autres sociétés indiennes, la majorité des employés de PATANJALI est sous-payée. Demander une augmentation est tabou. On interdit aux employés la consommation d’alcool et de nourriture non végétarienne. « Pénitence dans la vie personnelle, prospérité pour les autres. » déclare Ramdev à Worth. Le mélange d’un capitalisme féroce et d’une abnégation monacale vise a faire de l’Inde « une puissance économique mondiale et une puissance spirituelle mondiale d’ici 2050 ».

Il s’est affiché en 2011 dans les mouvements anti-corruption qui ont gagné le pays entier cette année-là. Ça fait de lui un atout majeur qui a propulsé les nationaliste Hindous au pouvoir. Ses séminaires de yoga ont servi de lieu de rassemblement politique où il a accueilli Modi. Lors d’un meeting politique du BJP, un représentant du gouvernement fait les louanges de Ramdev en ces termes : « Il a changé l’Inde qui penchait vers l’Occident – sa culture vestimentaire et ses habitudes alimentaires – et il l’a réorientée vers le yoga. » Ramdev est le genre de personnage rassembleur dont le parti a besoin. Il se positionne sur le créneau porteur de la spiritualité et de la santé et est très vite devenu le symbole d’un hindouisme inoffensif, un pack prêt-à-l’emploi de rituels et de nourriture, amusant, abordable et bon pour vous. « Mon yoga est très simple, déclare-t-il, pas de postures compliquées, pas de philosophie, pas d’idéologie. Toutes les pratiques du yoga sont axées sur les bienfaits. Les bienfaits immédiats. »

[L’ascension de Ramdev]

Worth nous en dit un peu plus sur le personnage. Il est devenu moine en 1995 et a commencé à enseigner le yoga après. Il s’est associé avec Balkrishna, rencontré dans une école de sanskrit, pour fabriquer des remèdes maison dans un modeste laboratoire qui est depuis devenu la société PATANJALI. Pathak-Narain souligne qu’un tournant opère dans les années 2000.

Le yoga redevient populaire en Inde dans les années 2000

En Inde, le yoga renoue avec le succès, c’est redevenu cool d’être un yogi. En effet, après l’engouement de l’Occident pour l’Inde et ses gourous dans les années 70, les choses s’étaient sérieusement refroidies. En 2000, la flamme se rallume. A l’époque, les célébrités en Occident, surtout aux Etats-Unis (Madonna, Oprah Winfrey, Christy Turlington notamment), affichent leur passion nouvelle pour le yoga et captivent l’imagination du monde entier. L’obsession grandissante de l’Amérique pour le yoga a fait renaitre l’intérêt de l’Inde pour le yoga. Alors que les Indiens nantis s’offrent les services d’instructeurs de yoga, le reste de l’Inde n’a ni accès à de bons professeurs, ni les moyens de les payer de toute façon. Ramdev et son acolyte, en professeurs itinérants, enseignent le yoga gratuitement dans des villages. Leurs « camps de yoga » rendent le yoga accessibles au plus grand nombre et connaissent un succès grandissant, des foules de personnes se bousculent alors pour y assister. La gratuité toutefois ne dure pas, rapidement, l’accès aux places proches du gourou devient payant.

Le lancement des chaines religieuses

Toujours dans les années 2000, des chaines de télévision religieuses (Hindoues) se lancent. Elles font le constat que diffuser des prêches ne va pas suffire à garantir leur succès. Il serait bon d’y ajouter des ingrédients comme le yoga et la santé. Ramdev fait partie d’un casting pour animer un cours de yoga sur la chaine Aashta. Il a de bons atouts, il allie l’aura de sainteté (il porte la robe safran du moine) et de santé (il enseigne le yoga qui est dorénavant résumé à de l’hygiénisme). Sa vidéo d’essai où il montre un exercice de nauli ne va cependant pas séduire la chaine. Il n’est pas retenu, Ramdev n’en reste pas là, il se tourne vers la chaine concurrente, Sanskar, et, en payant de sa poche, achète 20 minutes de diffusion quotidienne. Depuis, Ramdev a racheté les deux chaines religieuses. Le livre de Pathak-Narain vous donnera tous les details concernant ces acquisitions rocambolesques.

Les chaines religieuses sont devenues de puissants vecteurs de popularité pour les leaders religieux (la seule chaine Aashta touche 20 millions de personnes) et l’achat de temps d’antenne est devenu monnaie courante. Pendant ces cours, Ramdev livre des discours sur la jeunesse éternelle. Il démystifie le yoga et le pranayama, les détache d’une démarche spirituelle et les cantonne à la santé et notamment à de prétendus pouvoirs de guérison, notamment du cancer, du SIDA ou encore de l’homosexualité! Selon Worth, il ne manque pas non plus d’encourager son audience à être fière du yoga qu’il qualifie d’expression fondamentale de la sagesse contenue dans les textes sacrés Hindous.

Le narratif sur les origines ancestrales du yoga est devenu un sacrement pour les nationalistes Hindous, et c’est relayé de la sorte en occident aussi. Mais Worth affirme que c’est pour l’essentiel un mythe, un idéal d’histoire originelle, comme ceux qu’ont inventé tellement d’aspirants bâtisseurs de nations, de la Rome ancienne à Zion. Les anciens textes Hindous ne mentionnent que peu ou pas de postures physiques. Le recueil des Yoga Sutra (considéré comme la bible du yoga) ne contient que quelques passages courts recommandant une position assise confortable. Il semble que beaucoup de postures pratiqués dans le yoga contemporain aient fait surface au 19e et début du 20e siècle.

Worth précise que plusieurs dizaines de postures d’ashtanga yoga sont comparables ou identiques à celles que l’on trouve dans la routine de gymnastique introduite en Inde par les britanniques au début du 20e siècle. A l’origine, elle fut développée par un professeur de gymnastique danois (Niels Bukh) qui s’est ensuite fait connaitre pour ses marques de sympathie avec les Nazis. Inutile d’ajouter que Bukh a été vite oublié des Indiens et des célébrités d’Hollywood fans de yoga.

[J’ouvre une parenthèse pour réflexion. Elle concerne Niels Bukh. Dans sa fiche sur Wikipedia , il est fait mention d’une influence qu’aurait eu le programme de gymnastique de Bukh sur l’approche de Krishnamacharya et aussi le soutien que Bukh a publiquement manifesté au parti nazi en 1933 et la mission qu’il se fixait d’améliorer l’état de santé de la race Aryenne]

Autre point important concernant les chaines religieuses, elles sont diffusées également aux Etats-Unis et en Grande Bretagne. Ramdev a ainsi effectué sa tournée mondiale de yoga entre 2006 et 2008. Mais les retransmissions des camps de yoga de Ramdev à l’étranger finissent par lasser l’audience. Ramdev pressent que son influence par le yoga a atteint son paroxysme, la politique du swadeshi (protectionnisme économique qui favorise les produits Indiens) pourrait l’aider à étendre sa sphère d’influence.

Le lifestyle

Le yoga n’est que la moitié du travail de Ramdev. Balkrishna et lui utilisent leur portée médiatique pour vanter les vertus guérisseuses de leurs remèdes ayurvédiques. En Inde l’ayurveda est devenue un marché florissant, en partie grâce à la puissance marketing de Ramdev. Modi, à l’inauguration de « L’Institut de Recherches Médicales » PATANJALI a déclaré : « Les herbes de Swami Ramdev vous permettent de surmonter tous les problèmes. » Rien que ça. En mettant sur pied un système de franchises ayurvédiques de sa marque, Ramdev a contribué à mettre l’ayurvéda à la disposition des Indiens comme jamais auparavant. Balkrishna, qui chapeaute les opérations dans ce domaine, recrute des médecins ayurvédiques qui reçoivent les patients dans les cliniques PATANJALI et établissent des diagnostics. Ce service est gratuit, les médicaments et remèdes (de la marque PATANJALI bien entendu) eux, sont payants.


L’empire de Ramdev couvre en fait un large spectre de biens de consommation courante : alimentation, santé, hygiène, cosmétique, produits de culte pour la maison (statuettes, pierres sacrées, colliers de rudraksha, etc.), vêtements. Ramdev est porté par l’urgence de produire et commercialiser tout ce dont une personne a besoin au quotidien. En 2017, l’entreprise de Ramdev devient la 2e société de biens de consommation courante en Inde, derrière Unilever. Pathak-Narain analyse ce succès phénoménal comme suit : Ramdev a étroitement associé son nom et son visage à trois valeurs clés : la santé, l’identité Indienne et la pureté. Son nom et son image sont présents partout en Inde. Ramdev promeut en personne les produits de son entreprise dans les spots publicitaires et c’est une première dans le pays qu’un PDG se présente comme ambassadeur publicitaire de sa propre marque, comme l’a fait Steve Jobs pour Apple par exemple. Ramdev gère son image et son entreprise comme un service rendu à la nation. Et ça marche. Malgré les fraudes, les malversations, les fausses allégations produits qui lui sont reprochées (produits alimentaires impurs non conformes aux normes légales ; absence de traçabilité des matières premières ; harcèlement et violence) et aussi les suspicions d’implication dans le décès mystérieux de deux de ses proches (un de ses maitres spirituels et son partenaire politique de la première heure), la marque garde son bouclier de sainteté pour les Indiens parce qu’elle a rapport à la tradition des saddhus (sages Indiens) et à la moralité!

[Une stratégie marketing efficace]

Le succès de Ramdev repose sur le fait qu’il a changé les règles du jeu. Grȃce à lui, les classes populaires ou moyennes ont accès à des produits autrefois réservés à ceux qui pouvaient se payer les marques des multinationales et il a contribué à orienter de plus en plus systématiquement les choix d’achat vers le « made in India ». On mesure souvent le succès d’une entreprise au nombre de suiveurs qui lui emboitent le pas. Le fait est, les sociétés concurrentes de PATANJALI sur les segments des produits d’hygiène et de beauté ont commencé aussi à commercialiser des produits ayurvédiques et à mettre en avant l’argument swadeshi du « fabriqué en Inde ». D’autres « saints » hommes ont lancé leurs marques. Sans disposer d’une infrastructure titanesque de production ou d’un réseau de distribution tentaculaire comme ceux de Ramdev, ils se tournent vers le commerce en ligne sur des sites plus sophistiqués, leur cœur de cible à eux étant des consommateurs plus huppés.

[Un glissement de sémantique bien pratique]

L’entreprise de Ramdev opère selon le modèle du seva. En Inde, le seva fait référence à un service désintéressé, un service altruiste rendu à une communauté. Chez PATANJALI, on ne travaille pas, on rend service à la mère patrie. Les avantages pour l’employeur ne sont pas des moindres. Les coûts de production sont plus bas parce que les employés ne sont pas rémunérés ou moins que dans d’autres sociétés et il n’est pas question de revalorisation salariale car c’est contraire au seva, qui est par principe désintéressé. La propagande maison donne aux employés un sentiment d’appartenance et de servir une grande cause nationale, le swadeshi. Les employés qui se sont risqués à la grève en 2005 pour demander des augmentations de salaires ont tout bonnement été virés. Worth parle d’un quart des employés. Ce colosse de PATANJALI qui génère 1,6 milliards de dollars ne serait donc pas une entreprise mais un ashram. Sauf que par définition un ashram est un ermitage où un sage vit dans une grande austérité et où des élèves séjournent pour suivre les enseignements du maitre. Le seva qu’on y pratique concerne les besoins du quotidien de l’ashram et de ses occupants. Ramdev semble redéfinir les règles dans ce domaine aussi.

[Réécrire les manuels d’histoire]

Le parti de Modi a manifesté son souhait de faire participer Ramdev à la réforme du système éducatif Indien. Un objectif clairement formulé par les nationalistes est de réécrire les manuels d’histoire pour y affirmer la suprématie Hindoue. Le ministre de la culture a précisé espérer réécrire le récit conventionnel sur l’Inde mosaïque multiculturelle et inculquer la croyance que les anciennes écritures hindoues sont des faits historiques et pas des légendes. Ramdev leur a confirmé son soutien.

[Conclusion : l’habit ne fait pas le moine]

Derrière l’enfumage de la « tradition », de la « pureté » ou de la « moralité » se cachent bel et bien, en inde comme ailleurs, des individus en quête de puissance. On ne parle pas ici de n’importe quel pouvoir. il s’agit du pouvoir politique, du pouvoir qui s’exerce sur une société. L’Inde compte 1,3 milliard d’habitants dont la moitié est âgée de moins de 25 ans. Elle est en passe de devenir le pays le plus peuplé du monde d’ici 2030 (elle devancerait alors la Chine). Seul le continent africain, connait une plus grande diversité ethnique, culturelle et linguistique que l’Inde. Je reconnais que ça doit constituer un sacré shoot de dopamine pour des narcissiques en mal d’autocratie. Sur l’échiquier international, ce n’est pas le Om Shanti, Shanti, Shantii qui résonne. Les relations diplomatiques de l’Inde avec le Pakistan et la Chine sont tendues. Les jeux d’influence s’accentuent. Quand on sait que les trois pays en question disposent de l’arme nucléaire, on peut se sentir alarmé.

Bref, se revendiquer d’une démarche spirituelle et bienfaisante pour asseoir son pouvoir est pour moi une véritable imposture. Se parer de spiritualité pour justifier le repli identitaire, la violence, la haine de l’autre, la moralité de bon ton et l’injustice sociale est à mes yeux révoltant. Que ça se passe ici ou ailleurs, mieux vaut se méfier des namaste scandés à tout-va.

Pour ceux que ça intéresse, voici différentes choses qui sont passées par mon cerveau en écrivant ce post >>


[] Un lien wikipedia concernant le BJP et un petit morceau choisi :

« Depuis 1990, le BJP — tout comme les autres organisations du Sangh Parivar — recrute activement des femmes, en promettant, sans réalisation dans les faits, de leur réserver un tiers des sièges au Parlement, et en les incitant à sortir de chez elle pour manifester aux côtés des hommes dans les luttes contre les communautés non hindoues. Cette mobilisation a pu quelquefois être perçue comme une volonté d’émancipation des femmes, mais le rôle que le parti leur assigne reste très traditionnel et ne remet pas en cause le système patriarcal défendu par ailleurs.

En mars 2015, le BJP revendique 88 millions d’adhérents, ce qui en ferait le plus grand parti au monde, devant le PCC (Parti communiste chinois). Le 13 juillet 2015, le parti annonce plus de 110 millions de membres.

Aux élections de mars 2017, le Bharatiya Janata Party obtient une large victoire aux élections dans l’État d’Uttar Pradesh — le plus peuplé de la Fédération avec plus de 200 millions d’habitants — en remportant plus de 300 sièges. Il s’agit du plus grand nombre de sièges que le parti a jamais remporté dans cet État jusqu’au présent. »

[] Pour cerner un peu plus Modi, un article du monde Diplomatique dans le dossier Nouveaux visages des extrêmes droites, paru en mai 2014, peu de temps avant le résultat des élections.

Un morceau choisi concernant notamment sa propagande électorale, son court-circuitage des médias et le culte de la personnalité qu’il entretient :

« Le discours nationaliste hindou de M. Modi a pénétré jusqu’aux campagnes, du fait, principalement, de sa capacité à saturer l’espace public. Il maintient le Gujarat en état de mobilisation permanente à travers, notamment, ses tournées incessantes. Il n’a pas son pareil pour utiliser les techniques de communication les plus sophistiquées, des messages Internet aux textos (envoyés par milliers) en passant par la télévision — M. Modi a créé sa proche chaîne, Namo Channel, pendant sa dernière campagne électorale pour diffuser son programme et ses discours. Sans oublier les réunions virtuelles : ainsi, en 2012, il a fait usage de la 3D pour tenir des meetings par hologrammes interposés dans une vingtaine de villes de l’Etat simultanément. Nul doute que la société américaine de relations publiques APCO Worldwide, connue pour avoir « ripoliné » l’image de plusieurs dictateurs d’Afrique et d’Asie centrale et avec laquelle M. Modi a signé un contrat en 2007, a contribué à cet exercice de promotion. (…) Ainsi se dessine une nouvelle forme de populisme : le dirigeant établit une relation directe avec un nombre record d’électeurs qu’il prétend défendre… quand ils sont hindous. (…) La classe moyenne des villes le soutiendra très probablement. Elle ne jure que par la croissance — que le pouvoir a laissé tomber sous les 6 % — et souhaite voir un homme fort et « propre » (par comparaison avec un Congrès perclus d’affaires de corruption) prendre les rênes du pays. Un désir que les milieux d’affaires manifestent également, quitte à écorner la démocratie.

[] Je rappelle que l’homosexualité est dépénalisée en Inde depuis 2018.

Extrait d’un article du Monde sur le sujet : « Dans le pays, gouverné depuis mai 2014 par les nationalistes hindous, très conservateurs quant aux sujets de société, le sujet reste extrêmement sensible. Le gouvernement de Narendra Modi avait choisi de ne pas se positionner sur la question et laissé la dépénalisation de l’homosexualité à l’appréciation de la justice.
Si une scène homosexuelle, discrète mais vibrante, existe dans les grandes villes d’Inde, comme Delhi ou Bombay, les rapports sexuels entre hommes ou entre femmes restent toujours très mal vus dans cette société profondément conservatrice. De nombreux Indiens, notamment dans les zones rurales, où réside 70 % de la population, considèrent l’homosexualité comme une maladie mentale. Certains la mettent même sur un pied d’égalité avec la zoophilie. »

[] Je fais aussi mention de cette chaine humaine de femmes dans le Kerala au tout début de cette année.

Des femmes se sont alignées sur 620 km de long, le poing levé pour défendre le droit des femmes. Cette manifestation était une réponse à la répression à laquelle font face les femmes qui souhaitent accéder au temple de Sabarimala.

Extrait d’un article de Liberation : « Le nœud de l’affaire est ubuesque. En Inde, comme au Népal voisin, le saignement menstruel reste un immense tabou, et un perpétuel objet de honte et de superstitions misogynes. Depuis la nuit des temps, les hindoues, mais aussi les touristes, ont interdiction de pénétrer dans un temple lorsqu’elles ont leurs règles. Pour être certaines qu’aucune femme «impure» n’entrerait malgré tout, l’accès de toutes celles âgées de 10 à 50 ans est interdit par les autorités religieuses du temple Sabarimala, où des millions d’hommes se rendent pourtant chaque année en pèlerinage. Une disposition qui respecterait les souhaits du dieu local, Ayyappan, qui avait fait vœu de célibat. *Jets de pierres* En septembre, après vingt années de procédures judiciaires lancées au nom de l’égalité homme-femme contre cette mesure discriminatoire, la Cour suprême, la plus haute instance du pays, déclare cette interdiction illégale. Une décision contestée par les traditionalistes locaux, soutenus par le Bharatiya Janata Party (BJP), le parti nationaliste hindou au pouvoir. (…)*Affaire d’Etat* A quelques mois des élections générales, même le Parti du congrès de Rahul Gandhi (opposition) a fait le choix de protester contre l’opération policière. Le gouvernement communiste local argue n’avoir fait que son devoir en faisant respecter une décision de la Cour suprême, et accuse le BJP de «transformer le temple en champ de bataille». Narendra Modi, qui vient juste de faire interdire le «triple talaq» – la répudiation des épouses musulmanes par simple déclaration orale du mari –, s’est défendu en assurant que, dans ce dernier cas, il s’agissait d’un «problème d’égalité hommes-femmes», alors que Sabarimala serait une «question de tradition». Ce qui n’aurait pu être qu’un incident local se transforme en affaire d’Etat. L’opinion publique se déchire sur les réseaux sociaux, les positions féministes se heurtant à la protection des sentiments religieux. Bindu Ammini et Kanaka Durga sont accusées d’être des militantes maoïstes motivées par la provocation, et non pas la dévotion. D’autres crient à la discrimination anti-hindous, appelant à des opérations similaires dans des mosquées. »