RENTREE : 99% PRATIQUE, 1% THEORIE

Image : Cig Harvey, « Goldfinch »

Marseille, lundi 4 septembre 2017

« Comment s’est passé ton été? » Si vous me posez la question je serais bien tentée de vous répondre : « Il m’a remis les idées en place ». Ce fut mon premier été véritablement posée à Marseille. J’ai donc eu le luxe de profiter de bains de mer bien avant le solstice d’été et l’arrivée des vacanciers. Puis le luxe de bouder la plage après l’arrivée de ces derniers. Une fois les vacanciers rentrés, l’automne me promettra sans doute de jouir du privilège de reprendre la baignade. J’ai beaucoup de chance. J’ai aussi voyagé occasionnellement. Pour un concert, pour aider une amie à faire du gros chambardement dans sa maison et mon frère à ranger son garage ; j’ai aussi nourri les plantes et arrosé les châtons d’amies parties loin de Marseille pour mieux y revenir. Dans ce ronron estival j’ai reçu un message sur Instagram. On m’annonçait qu’une personne à qui j’avais donné des cours privés de yoga était décédée cet été. Elle avait à peine mon âge. Le cancer avait eu le dernier mot.

Revenir au flux d’images carrées après avoir lu cette triste nouvelle soulignait un contraste indécent. La vacuité de cette enfilade d’univers mis en scène versus la réalité mordante de la mort. Je reposai mon téléphone. Je pleurais. Il m’a mordu fort ce message. Certains des gens avec qui je partage le yoga deviennent des amis ; avec la plupart d’entre eux ce n’est pas vraiment de l’amitié ; c’est une relation subtile de confiance et de bienveillance qui s’instille. On se sent concerné par l’autre et ce qui lui arrive parce que traverser la vie de l’autre, ne serait-ce qu’une fois par semaine, dans l’optique de l’aider a rassembler toutes les facettes de lui-même et calmer son mental, ça ne laisse pas indifférent. Ca ne me laisse pas indifférente de recevoir la confiance de l’autre pour faire un bout de chemin sur ce sentier pas si balisé que ça qu’est le yoga. Ce n’est pas rien quand quelqu’un vous fait confiance. C’est même beaucoup. Un honneur.

Les marques de la morsure s’apaisent et font en même temps surgir une question. Vivre, en théorie et en pratique. La théorie sur la vie c’est ce qui vient nourrir les discussions de comptoir, c’est l’assiette de cacahuètes sur la table à l’apéritif. Beaucoup de certitudes, des jugement de valeurs et d’opinions grillés à sec. En pratique, la vie ça se passe de commentaires. On échafaude la vie, pour soi et pour les autres, maladroitement, en se concentrant du mieux qu’on peut sur ce qu’on fait. Je crois qu’on parle peu dans la pratique de la vie. Perdu au milieu de ces marronniers de rentrée des classes qui nous enjoignent de manière subliminale à consommer davantage pour atténuer nos craintes de la menace d’une guerre thermonucléaire sur fond de rage sociale, j’ai aperçu un arbre d’une autre espèce : le statut de Delphine sur facebook. En voici un extrait :

« Je suis TELLEMENT fière et heureuse car plusieurs mineurs isolés dont je me suis occupée exaucent leur rêve cette semaine : ils rentrent à l’école.

Permettez-moi donc de verser une petite larme de joie (voire un torrent) pour Raoul, Momo, Boubacar, Gul., Sad., Bazou, Moussa, Alseny, Bachir, Sadou et Rah.

Ils ont fui la guerre, la pauvreté, la maltraitance, ils ont dormi dans la rue et pour certains continuent à attendre de pouvoir être régularisés… mais lundi ou mardi, ils seront des ados normaux, et c’est le plus beau cadeau de mon année… et de la leur surtout. »

Delphine, je l’ai rencontrée dans des cours de yoga il y a longtemps. Nous sommes restées en contact sur les réseaux sociaux, elle m’avait gentiment prêté main forte avec la migration de mes cartons du 10e au 17e il y a quelques années. C’était la dernière fois qu’on s’était vues. Depuis quelque mois, Delphine publiaient dans ses statuts des demandes de bénévoles pour aider les personnes migrantes. Son dernier statut m’a émue et remplie de joie parce que je suis les péripéties de Delphine depuis un moment et je sais donc que ce statut est un sacré jalon.  Je vais vous raconter tout cela. D’abord, je vais vous en dire plus sur Delphine parce qu’elle a fait le choix clair de pratiquer la vie en laissant les théories de côté.

Delphine avait initialement proposé son aide au Collectif Parisien de Soutien aux Exilé-e-s pour préparer à manger pour des personnes migrantes échouées dans notre capitale. Ce faisant, elle avait vu passer des annonces qui disaient que des mineurs exilés étaient à la rue. Et ça ne l’a pas laissée indifférente. Elle s’est rapprochée de l’association Paris d’Exil qui fait de l’hébergement solidaire, dispense des cours de français et propose des activités à des familles ou des enfants sans famille exilés. En théorie, venir en aide à un plus faible que soi est évident ; en théorie toujours, faire de la place dans sa maison à une personne qui n’a plus de toit, est juste une question d’organisation. Ah, ce que nous aimerions vivre sur cette terre promise qui a pour nom Théorie! Delphine, elle, a préféré quitter Théorie. Soyons francs. Ca n’a pas été simple. Elle s’est jetée a l’eau en proposant d’héberger un jeune afghan chez elle. Mais passer de la théorie à la pratique ça fait peur. Elle a flippé au point de demander à un pote de bien vouloir rester chez elle le premier soir où elle hébergeait Rahim, le jeune exilé. Mais ce pote est parti aussi vite qu’il est arrivé parce qu’elle a vite réalisé qu’il n’y avait rien à craindre. Depuis son passage à l’acte, elle m’a confié être prise dans un tourbillon. Elle a rejoint les membres de Paris Exil qui hébergent ces ados venus d’ailleurs : « (…) j’ai intégré l’équipe qui organise les hébergements. Mais bon, on est entre 3 et 10 pour gérer l’hébergement de 50 à 100 ados. »

Mais bon Delphine, réalise la p*** de différence (pratique) que tu fais dans la vie de ces mômes! Je sais, tu me l’as dit toi-même, tu n’es pas seule a être passée a l’acte. En sus des collectifs cités, tu m’as mentionné le collectif Accompagnement des Jeunes Isoles Etrangers qui accompagne les enfants dans les procédures administratives et juridiques et une femme de terrain indépendante que tu admires beaucoup : Agathe Nadimi.

En conclusion, Delphine me dit qu’il y a beaucoup de bonheur dans tout ça. Le bonheur de réaliser qu’il y a « des gens vraiment géniaux » qui articulent toutes ces actions pour aider les personnes exilées. « Et les jeunes … » ajoute-t-elle « Il y en a qui me chavirent le cœur de simplicité et de gentillesse. Malgré ce qu’ils ont vécu. »

Je crois qu’une Delphine sommeille en chacun de nous. Passer à l’acte. Faire le grand plongeon. Faire confiance. Sortir de soi. Changer de peau. Faire éclater la bulle. Participer. C’est Delphine. C’est yoga. C’est 99% de pratique ; 1% de théorie.

C’est aussi en ces termes que je nous souhaite à tous d’envisager cette rentrée. Faisons-le pour nous-mêmes et pour ceux qui nous font confiance, hier, aujourd’hui et demain.

Namaste.

Merci Delphine, Capucine, Ingrid et Eve ❤


Laurence Gay Yoga http://www.laurencegay.com

RENTREE : 99% PRATIQUE, 1% THEORIE