LA FONTE DES NEIGES ET LE YOGA

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Marseille, le jeudi 15 mars 2018.

Qui n’aime pas le printemps?

Synonyme de chocolat, de tulipes et de changement d’heure, beaucoup de gens y trouvent le réconfort du redoux, de la couleur et de la lumière renaissante. Bon, je fais mon coming-out : moi, je n’aime pas le printemps. Je ne sais jamais comment m’habiller ; dans mes vêtements d’hiver le redoux me donne chaud mais vent et pluie intempestifs m’invitent à rester couverte malgré tout. J’oscille entre les envies de soupes chaudes et de plats plus frais, entre des élans d’énergie et des sensations d’inertie. Quand j’ai commencé à me pencher sur l’ayurvéda en 2012, j’ai eu une révélation : me concernant, ce que je viens de décrire est normal. L’ayurvéda m’a en effet permis de comprendre que le printemps déséquilibre spécifiquement l’équilibre de ma constitution énergétique.

Le système de médecine indien explique que tout ce qui existe (dans l’univers!) est régi par des dynamiques d’interaction énergétique entre les éléments primordiaux que sont l’espace, l’air, le feu, l’eau et la terre. Ces dynamiques varient dans nos contextes de vie (heures de la journée, saison, ȃge, environnement sensoriel, émotionnel, géographie, activités, alimentation, voyages, etc.). Nos constitutions énergétiques individuelles, qui sont elles définies à la naissance et acquises, sont toutefois sujettes à déséquilibre en fonction des variations dont sont porteurs les contextes. Tout est lié.

Attributs du printemps en termes énergétiques.

Notre physiologie ressent un tournant naturel pour un nouveau départ ; nos corps amorcent un allumage, un nettoyage et une revitalisation profonde. La nature émerge de la torpeur de l’hiver et nous faisons l’expérience de joie renouvelée et d’inspiration. Le printemps est caractérisé par une atmosphère moins froide, humide et aussi par une douceur palpable. Le printemps incarne le poids de l’accumulation d’eau et cette saison est ressentie comme plus lente que l’été ou l’automne. Sa dynamique énergétique pourrait avoir pour slogan : « ce qui s’épanouit dans l’eau ».

Et le yoga dans tout ça?

Ayurveda et yoga sont cousins. Ils ont tous les deux comme mot d’ordre l’harmonie. Pour nous permettre de bien vivre la transition du printemps, l’ayurvéda nous invite à favoriser dans nos vies ce qui va équilibrer la dynamique dominante du moment, à savoir, tout ce qui aura pour attributs :

  • légèreté
  • précision
  • chaleur
  • assèchement

Au printemps, les endroits du corps à stimuler spécifiquement sont les poumons et les reins et plus globalement, notre pratique de yoga devrait mettre l’emphase sur :

– des mouvements en expansion
– la rythmique et la chaleur
– la précision d’exécution des gestes et du déroulement de la pratique
– le travail musculaire et la durée d’engagement dans l’effort
– les exercices de pranayama réchauffants et clarifiants

Source : Banyan Botanicals

Credit photographique : Annie Spratt

COMMENT CA VA?

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Marseille, lundi 26 février 2018.

J’étais récemment à Londres pour suivre une formation dans une méthode de travail corporel. Les sessions de formation consistent essentiellement en l’exécution des exercices. On répète, on ajuste, on répète. 24h à ce rythme sur 6 jours. Lors de la première séance, la formatrice fait un tour des tapis et nous demande si nous allons bien ou si nous avons des bobos à signaler. C’est vrai que, vus de l’extérieur, nous sommes tous valides avec deux bras, deux jambes, une motricité normale ; alors la question est pertinente. Y aurait-il des blessures non visibles auxquelles un registre de mouvements ne serait pas adapté? Quand on s’inscrit à son premier cours de yoga, on nous conseille aussi souvent de bien préciser au professeur, avant le cours, d’éventuels problèmes ou conditions physiques particuliers.

Réassurance, assurance et responsabilité

La question que je me pose : à quoi sert vraiment cette question de savoir si quelque chose va mal? Certains me diront « Laurence, comment oses-tu poser la question? C’est normal, nous sommes dans un contexte d’échange en rapport avec le bien-être et le corps. Le professeur doit savoir quelles sont les zones sensibles ou blessées de mon être musculosquelettique pour pouvoir me dispenser des conseils adaptés afin que mon expérience du cours ne me soit pas préjudiciable. » Il est vrai que pendant sa formation de professeur de yoga (ou d’autres disciplines qui touchent le corps), ce dernier a dû passer en revue les indications et contre-indications relatives à la pratique des exercices de yoga et que son conseil est donc certainement éclairé sur les risques. Le rôle attendu du professeur est d’être ce superviseur compétent et bienveillant. La confiance est la condition sine qua non de l’échange de yoga.

Que valent toutefois les lumières du prof de yoga si la personne vers qui elles sont projetées ne les entend pas ou les ignore? Cela nous renvoie à la notion de responsabilité : qui est responsable des risques induits par les mouvements que je vais engager dans les fibres de mon corps? Moi ou l’instructeur qui m’indique quoi faire?

Selon moi, la notion de champ de responsabilité dans le cours de yoga mérite qu’on développe un peu plus. Communément, on attend du prof responsable qu’il sache mieux que nous ce que nous devons faire, que ce qu’il nous fait faire est bon pour nous. Du côté du participant au cours, on attend qu’il écoute et suive les instructions. Vous ressentez vous aussi la froideur de ce que je viens d’écrire? Transmission = émetteur + récepteur.

Et si l’étendue de nos responsabilités respectives était plus large que cela?

Selon moi, le professeur de yoga en charge d’un groupe de participants à son cours assume la responsabilité :

  • de créer un espace, un espace sécurisant, où tout le monde se sente à sa place
  • d’être à l’écoute du non-verbal et de temporiser les agacements, difficultés ou gênes qui peuvent survenir entre les gens du groupe
  • d’accompagner intelligemment les participants dans leur experience de yoga avec des pointeurs verbaux, visuels ou tactiles (ajustement des positions par exemple) judicieux et appropriés. Guider, inviter, suggérer avec méthode, beaucoup d’instinct et de respect
  • d’entretenir une dynamique de groupe et de garder un oeil sur chacun
  • de répéter ce qui n’a pas été entendu, de le répéter encore et si le message n’est toujours pas reçu, de trouver d’autres moyens ou outils pour le faire passer
  • de sensibiliser les participants au rapport qu’ils entretiennent à eux-mêmes
  • de ne pas se poser en modèle mais en passeur

Selon moi toujours, le participant au cours de yoga a la responsabilité :

  • de sa disponibilité d’écoute
  • de son engagement dans ce qui lui est proposé
  • de l’observation de lui-même
  • du choix de ses réactions
  • du respect de ses limites
  • de choisir la bienveillance
  • de son sens du collectif
  • de ne pas se poser en exécutant mais en explorateur

La culture du « problème » et du « risque »

Je remarque que nous avons une tendance très nette à nous définir comme étant des sacs de problèmes. Comme jamais auparavant, nous sommes noyés dans des informations concernant notre corps et notre santé. En se baladant sur la Toile et les réseaux sociaux, on se découvre mille et un problèmes, anomalies ou dysfonctionnements qu’on ne soupçonnait pas la veille au soir. Mais notre responsabilité ne serait-elle pas de valider les sources de ces messages alarmistes avant de les incorporer comme vérités? Bon, c’est une autre sujet de discussion.

Le fait est, le corps est devenu une valeur refuge et nous sommes beaucoup à demander l’avis d’un spécialiste dès qu’on ressent une gène physique voire de consulter quand rien n’est à signaler, juste au cas où. A titre préventif. Et puis on va aussi en parallèle demander son avis a l’ostéopathe, au naturopathe et à l’acupuncteur. Autant de prismes que l’on considère nécessaires pour détecter quelque chose qui clocherait. Prendre la responsabilité de sa santé est important, je vous l’accorde. Et lorsqu’on souffre de pathologies, établir un diagnostic et suivre un protocole de soin est essentiel.

Quand est-on guéri?

Je me rappelle cette anecdote pendant une auto-pratique de yoga avec John Scott. Au moment où John vient assister ma voisine de tapis à faire ses drop-backs, un exercice de flexion arrière exigeant (de la position debout, la personne, bien campée sur ses pieds, laisse s’archer son dos pour venir toucher le sol derrière elle avec ses mains en posture de l’arc retourné), elle lui indique qu’elle a eu un accident de voiture et que telles et telles vertèbre ont été abimées. Ce à quoi John réplique en lui demandant quand s’est passé cet accident. Elle lui répond qu’il date de plusieurs années. Il lui demande alors si elle souffre. Elle lui dit que non. Il lui dit simplement, ton corps a guéri. Pourquoi je vous raconte ça? Parce que je remarque qu’on s’attache à nos blessures. On se définit par elles. On fige nos choix et champs d’action en fonction d’elles. Pendant le processus de réparation, il est évident qu’on adopte un comportement différent. Mais je crois que, le corps guéri, on doit renouer avec le mouvement. Je crois que nos choix et champs d’action doivent s’ouvrir à nouveau, sans être nourris par l’anxiété que tout redevienne comme avant. Sinon, on ne peut pas prétendre avoir guéri. Avant ce n’était pas mieux ; avant c’était juste avant. Pour reprendre les mots de Katy Bowman, on doit envisager notre corps comme notre biographie.

« Os et articulations sont intimement liés a la capacité du mental à s’exprimer parce que l’aptitude à l’expression est relative a l’aptitude au mouvement. » – Robert Svoboda

Ressentir de la douleur n’est pas le signe qu’on n’a pas guéri. On guérit a partir du moment où on accueille la douleur comme la mise en avant d’un espace de soi qui a besoin d’être soigné et qu’on créée l’environnement favorable à la guérison, avec l’expertise d’un spécialiste le cas échéant. Mais le pouvoir de guérison est en nous, pas dans les mains d’un autre.

« Même dans les circonstances les plus défavorables, la force de vie cherche toujours à nous assister, en dépit de notre ignorance et de notre ingratitude ; jusqu’à l’instant de la mort, la force vitale lutte pour conserver au corps la santé. Son adaptabilité est presque illimitée. une graine qui tombe dans une minuscule fente fait éclater le rocher, ou si celui-ci est trop résistant, s’évade de la fente pour monter à l’air et au soleil. Quelles que soient les circonstances, il faut que la vie triomphe. » – Selvarajan Yesudian

Vous êtes plus que la somme des parties

Doit-on faire du yoga pour « réparer » quelque chose? Le yoga est-il une thérapie? Je ne le formulerais pas comme ça. Nous ne sommes pas des problèmes ambulants. Nous sommes traversés par des accidents et des blessures. Mais si vous entamez une démarche de yoga, vous vous devez de vous en remettre à un mystère fascinant : celui du tout. Le yoga est un recalibrage permanent, une démarche pour intégrer la vie que l’on porte sur soi. Le potentiel de ce tout que vous constituez mérite votre engagement, votre amitié, votre émerveillement. Etre vivant, c’est être sensible à ce tout.

« Une machine ça repose sur un ensemble d’éléments qui jouent des rôles et déclenchent des actions. le corps humain, lui, est beaucoup plus mystérieux. Il fonctionne comme un tout, comme un processus global engagé dans un environnement. il y a bien des organes, des tissus, des os, des nerfs, un système complexe et ultra-perfectionné qui permet d’enclencher des gestes, des pensées, une interaction avec le monde. Il y a, disons, une mécanique fluide dont on perçoit les ressorts et les éventuels défauts. Mais comment marche-t-elle réellement? On peut étudier la mécanique, la technique et c’est fascinant mais il y a autre chose, un liant, un ensemble de processus qui, pris dans une dynamique, créent autre chose qu’eux-mêmes. Un corps est plus que la somme des parties. » – Pierre Ducrozet

TROMPERIES ET VERITES SUR LA SOUPLESSE EN YOGA

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© Elodie Guézou contorsionniste

Dimanche 20 août 2018 – Laurence Gay

Le mot souplesse a deux sens. Celui qui obnubile le yoga actuel est celui de l’agilité dans les mouvements. Le Dictionnaire Historique de La Langue Française nous apprend que le mot souplesse s’employait à l’origine au pluriel, les souplesses, et désignait une acrobatie, un tour de saltimbanque. On est en plein dedans avec toutes les représentations de contorsions extraordinaires dont on nous inonde au sujet du yoga. Toutefois, cette surreprésentation de tours de souplesse dans le yoga nous trompe sur la discipline. D’abord la tromperie se fait dans l’inconscient collectif.

De nombreuses personnes prennent peur à la vue de ces corps emmêlés et finissent par se convaincre que le yoga n’est pas fait pour leur corps à eux. Ils en concluent qu’être souple dans son corps est nécessaire à la pratique des asanas. Rien à voir. La pratique des asanas est centrée exclusivement sur la circulation de conscience dans les parties les plus fines du corps. Vous disposez d’un système nerveux? Vous disposez d’un véhicule qu’on appelle corps? Vous disposez d’une conscience? Oui. Alors, je vous rassure tout de suite. Vous êtes parfaitement équipé.

La souplesse, c’est dans la tête

Combien de fois ai-je entendu des personnes venir à moi en début de cours pour me dire : « Je viens au cours mais le problème c’est que je ne suis pas souple »? Inversement, des personnes me disent aussi « J’ai proposé à ma copine de venir a ce cours, elle n’a jamais fait de yoga, mais ça ira, elle suivra, elle est souple». Dans les deux cas, poser la sensation de raideur ou de souplesse dans le corps, respectivement, comme un problème ou un atout pour faire du yoga témoigne pour moi avant tout d’une attitude mentale. Pour la personne qui se perçoit comme raide cela se traduit par « Je ne vais pas y arriver », pour l’autre, qui se perçoit comme souple, cela équivaut à dire « Je peux tout faire ».

L’inconfort a sa place en yoga

Les notions d’aisance et d’inconfort sont des notions clés de la pratique des asanas (postures de yoga). On dit que l’asana est la résultante d’une posture qui marie aisance et fermeté, détente et effort juste. Que l’on soit raide ou pas, l’enjeu physique est d’être sensible à la structure qu’on établit avec son corps et, indissociable du premier en yoga, l’enjeu psychique est d’observer nos réactions et nos choix. Voici comment Eva Ruchpaul décrit ce processus.

« [Un débutant, face à la difficulté mécanique, qui sera désireux d’étudier en même temps ses capacités psychiques] organise donc la posture et sent l’inconfort avant de parvenir a l’installation complète. Là, au lieu de forcer, il reste sur ses positions, il attend comme un animal qui flaire l’adversaire. Cet arrêt, même très court, voire virtuel permet deux résultats immédiats : sur le plan physique, les contractions musculaires antagonistes ou inutiles vont se dénouer d’elles-mêmes ; sur le plan psychique, le seuil de la douleur va s’élever : à ce stade l’inconfort diminue. Alors l’apprenti pousse la posture légèrement plus loin, il va frôler la douleur, mais s’arrêter juste avant, et là, il va durer, s’installer pour tenir le plus longtemps possible. »

[En lire plus dans FAUT-IL SE FAIRE VIOLENCE EN YOGA?]

Tada! Je ressors mon dico pour vous donner l’autre définition du mot souplesse qui fait écho aux propos d’Eva. Au sens figuré, souplesse est défini comme « l’aptitude qu’a une personne à s’adapter aux circonstances », dans le sens « de ce qui donne une impression d’harmonie ». Harmonie versus performance en yoga, bon sujet de dissertation vous ne trouvez pas? Vous avez 4h … 😉

La grande menteuse : l’hypermobilité

La tromperie se poursuit dans l’apparence de souplesse. Et celle qui nous dupe s’appelle hypermobilité (elle est aussi appelée hyperlaxité). Elle se manifeste chez un individu dont une ou plusieurs articulations ont une amplitude de mouvement hors norme. Une personne peut être naturellement hyperlaxe dans certains endroits de son corps et pas dans d’autres. Ce qui fait que certains, debout, se plient en deux en touchant le sol avec les paumes de main et en gardant les jambes tendues et pourraient y rester des heures alors que l’idée de passer des heures en badha padmasana leur fait moins envie. Bien ou mal? Vous savez bien que notre propos est au-delà de cela.

Cette mobilité exagérée s’explique par l’hérédité, la constitution propre à l’individu, par des changements fonctionnels ou structurels de l’articulation et des tissus connectifs (fascias, tendons et ligaments) qui s’y rattachent (1). Sur le site Médecine des Arts, le Docteur A. Arcier rapporte les résultats d’une étude menée sur l’hyperlaxité en comparant une population de danseurs du Royal Ballet et une population d’élèves infirmièr(e)s d’ȃge équivalent. Les résultats mettent en avant que l’hyperlaxité importante des danseurs n’est pas seulement acquise par l’entrainement, elle serait un critère de recrutement. L’hypermobilité conférant aux gestes dansés une esthétique recherchée, elle est un critère de sélection pour l’école de danse. L’entrainement des danseurs (mais pas que, les gymnastes sont logés à la même enseigne) va donc viser à accentuer cette hyperlaxité naturelle. Ce qui, dans l’optique de performance, n’est pas sans poser problèmes : luxations, entorses, déchirures de ligaments, risques de blessures articulaires et à plus long terme arthrite articulaire.

Nul besoin de rappeler que la performance n’a pas sa place dans notre pratique du yoga … Si? Bon, c’est chose faite alors.

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Pourquoi une personne hyperlaxe peut-elle se blesser en cherchant davantage de souplesse?

Réponse courte : elle se blessera si elle n’apprend pas à rééduquer sa perception du corps en mouvement et en position statique.

Réponse longue : lire ce qui suit.

L’hyperlaxité est une élasticité exagérée de certains tissus dans le corps et notamment dans les tendons et ligaments. Petit détour anatomique : les tendons forment une liaison entre un muscle et l’os et transmettent la force au système squelettique, les ligaments ont pour vocation de tenir ensemble des os et stabiliser les articulations. Pour qu’ils assurent leurs rôles, leur élasticité est normalement minime. Pour faire simple, leur rôle est de maintenir la structure intègre dans le mouvement. Comme je l’expliquais plus haut deux des notions clés dans la pratique des asanas : structure et conscience. Or quand une personne travaille des asanas qui requièrent une certaine ouverture (ou amplitude de mouvement) dans une zone de son corps hyperlaxe, si cette personne travaille en absence de conscience, le mouvement se fera tout seul mais le chemin structurel aura été contourné. La personne hyperlaxe rentre « comme dans du beurre » dans certaines positions mais ne ressent pas la structure dans laquelle elle s’installe, voire même, la subit, parce que les contournements induits par son hyperlaxité va dénaturer la structure recherchée par la forme de l’asana. A force de contournement, des tensions finissent par s’accumuler et lorsqu’elles se transforment en douleur, la structure du corps est déjà bien mal en point. L’agencement du mouvement va sur-solliciter, sans maintien, les zones laxes et peut provoquer sur le coup ou à force de répétition, des pincements ou de l’usure dans la zone du corps concernée.

Souplesse « vide » ; souplesse « forte »

J’ai fait appel à une amie pour nous éclairer davantage. Elle est excellente professeure de Pilates, spécialiste du mouvement. Elle s’appelle Maria Elena Bernardi (StudioM à Paris). Je ne l’ai pas choisie parce qu’elle est mon amie, mais surtout parce qu’elle travaille avec un public large de jeunes ou moins jeunes, danseurs ou pas et qu’elle est une experte bienveillante. Ce sont mes préférés, les experts bienveillants.

J’ai donc demandé à Maria Elena de nous parler d’hyperlaxité. Elle qualifie l’hyperlaxité de souplesse « vide », comprendre vide de conscience. Attention, il ne s’agit pas d’un jugement sur la personne mais d’un qualificatif relatif à la conscience corporelle qu’elle s’est forgée au fil du temps. Une forme ou un mouvement du corps se fait tout seul sans aucune sensation du chemin qui porte la forme ou qui articule le mouvement. Dans son corps, une personne hyperlaxe manque souvent d’organisation, de coordination, de réponse.

Par opposition, une souplesse que Maria Elena qualifie de « forte » est un état de conscience des espaces dans le corps pour prendre appui dans le mouvement ou dans l’établissement d’une posture. Plus on utilise des points d’appui dans son corps moins on subit la gravité. L’enjeu pour une personne raide qui travaille sur son corps est de trouver de l’espace à l’intérieur d’elle-même ; selon Maria Elena, la clé est la détente. Pour une personne hyperlaxe, cultiver sa souplesse signifiera passer de la souplesse « vide » à la souplesse « forte », et pour ce faire, l’enjeu est de travailler sur le rythme et la dynamique d’exécution des mouvements.

Souplesse? Dans ton fascia!

Maria Elena ajoute aussi une considération physiologique ayant trait aux fascias. Ces membranes enveloppent les structures anatomiques en nous (organes, muscles, os, nerfs, vaisseaux, etc.) pour les maintenir, les séparer et les faire glisser entre elles. Les fascias sont essentiels au mouvement ; des fascias élastiques et donc hydratés sont essentiels à la souplesse. Or si je vous dis que ce n’est pas l’eau que vous buvez qui fait le travail, quoi donc? Le mouvement. Maria Elena précise que le fait de travailler un mouvement sous des angles différents est ce qui permet de garder des fascias joyeusement élastiques.

Souple? Dans tes rêves!

Dans nos pratiques, la visualisation et l’imagination sont des outils essentiels. Maria Elena précise que les véritables enjeux concernant la souplesse sont de :

  • sentir que plein de directions dans le corps peuvent se déployer
  • prendre conscience de l’organisation générale du corps

 


(1) Fascias in sport and movement par Robert Schleip