TAPIS ET HAMAC (suite et fin)

Tu veux (re)lire l’épisode précédent? Fais-toi plaise.

Faut bien l’écrire quelque part, nous nous prétendons prêts à nous réinventer chaque jour, nous demeurons pourtant des monstres d’habitude. Toutes ces heures de méditation dédiées au détachement, ou au non-attachement selon que tu vois le verre à moitié vide ou à moitié plein! Pour quoi au juste?

Tu te demandes de quoi je parle?

Je te donne un exemple. Observe-nous par le prisme de la géométrie dans l’espace. La grande majorité des adeptes du yoga roule son rectangle de tapis en cylindre pour le transporter d’un cube à un autre. (Métaphore presque filée qui mérite un temps de pause pour être appréciée à sa juste valeur : *temps de pause*). D’où l’adoption massive des sacs tubulaires pour transporter son tapis de yoga.

Je faisais partie de cette majorité.

Du temps où le concept d’empreinte carbone ne m’effleurait pas une seule seconde, j’aimais les voyages lointains à coûts de kérosène. Mon tapis devenu tube m’encombrait alors comme bagage à main. Un jour, à la veille d’un voyage, en préparant mes valises, une fulgurance. Et si le schéma tubulaire répétitif se brisait? Et si plier le tapis en trois, quatre ou six afin de la tasser au fond de ma valise constituait un gain d’espace mental appréciable dans les salles d’embarquement et les transports en commun?

Habituée à vivre dans de petits volumes, l’obsession de l’optimisation de l’espace disponible me poursuit jusque dans les recoins de ma tête.

A volume égal, c’est mon vieux tapis en PVC, plus léger que son cousin en caoutchouc, qui devient mon compagnon de vol pliable. Pas seulement pour les voyages transatlantiques, aussi pour le yoga au grand air à deux pas de chez moi (Attention, j’enchaine avec l’instant « RIP Mère Denis ») : le tapis en PVC a effectivement l’avantage de se laver en machine.

Voilà donc l’histoire : je faisais ménage à trois avec un tapis casanier et un tapis bourlingueur depuis de nombreuses années.

Pourtant, il y a quatre ans, la symbiose que j’entretenais avec eux deux a stoppé net parce qu’un autre schéma récurrent de ma vie s’était brisé. Schéma amoureux. J’ai quitté un narcisse cueilli sur mon chemin. Faute de patience et de force, je suis partie de chez lui en laissant plusieurs objets dans mon sillage, y compris le tapis tous terrains qui voyageait partout.

Je ne l’ai jamais remplacé.

Pendant longtemps le tapis a été pour moi une réassurance, celle de reproduire en tous lieux une expérience identique sur un sol lisse. Sans creux, ni bosses. Un sol sur lequel se casser la figure est chose quasi impossible.

Je me vautre pourtant magistralement en 2016 quand je réalise à mon arrivée à Marseille que l’homme pour qui je faisais table rase de tout se désintéressait de moi. Le sol se dérobait sous mes pieds. La chute me semblait ne pas en finir tant mon désarroi était abyssal.

Je crois pouvoir dire qu’il m’aura fallu au moins trois ans pour me remettre de ce tremblement de terre. Matériellement, psychiquement, émotionnellement, trois ans sur une faille sismique, j’ai fait avec les aspérités des lieux et des moments. Sur les rochers je cherche ce qui se rapproche du plat ; sur du sable, l’endroit où il est le plus tassé ; sur l’herbe, là où elle pique le moins ; sur un tapis de salon, l’endroit où on trouve le moins de miettes ; sur du carrelage, la parcelle la moins froide.

Le tapis du dehors n’est plus. le dehors est devenu le tapis.

Quid du tapis qui traine à la maison? Il m’a suivie, même s’il n’est dorénavant plus la scène exclusive de mes gesticulations. Je gesticule de plus en plus à même le sol, même à l’appartement. C’était une découverte d’il y a une quinzaine d’années pour moi que de pratiquer du yoga sans tapis. Une découverte par le Shadow Yoga, une pratique de Hatha Yoga d’une grande subtilité à laquelle je suis instinctivement revenue après le diagnostic qu’on m’a fait d’un cancer il y a deux ans. Les exercices se font en contact direct avec le sol. Mon sol intérieur, qui sait?

Dialogue avec moi-même :
– Et si jamais ça glisse?
– Accroche-toi au hamac

Suivons le lapin blanc. Je te ramène au jardin merveilleux où je me suis réfugiée en août dernier. Le silence y était assourdissant.

D’ailleurs, il faut que je te raconte ma première nuit passée dans la maison au milieu de ce jardin. Je me couche, éteins la lumière de la lampe de chevet, mes paupières se ferment. Je réalise alors que, sans m’en rendre compte de suite, j’étais oreilles dressées, en train de scanner le paysage sonore environnant. Je ne pense pas que la chauve-souris soit mon animal totem, mais je me suis sentie totalement en phase avec elle ce soir-là. Je cherchais les bruits. Je réalisai alors qu’à force d’années à dormir dans des lieux ouverts, à proximité d’un réfrigérateur ou d’autres appareils bourdonnant par intermittence, j’ai développé un rituel d’endormissement qui consiste à faire le tour des bruits qui m’entourent, une façon d’en faire l’inventaire me semble-t-il, afin de ne pas les percevoir comme des intrus perturbateurs de mon sommeil quand ils passent du mode off à on.

Depuis le mois de mai, le centre-ville de Marseille où j’habite prend des allures d’Ibiza délurée. Si tu vis au 6e étage ou que ton appartement dispose de double vitrage et d’une clim, tu vis le truc pas trop mal. Si en revanche, tu ne coches aucune de ces cases, tu t’en tires avec peu d’heures de sommeil malgré toi. Va-et-viens incessants de voitures à toutes heures de la nuit, musique à fond, cris, éclats de voix sous ma fenêtre. Je suis aux premières loges du défouloir estival que l’ère COVID met en scène pour la deuxième année consécutive à Marseille.

Malgré les bouchons d’oreille avec lesquels je calfeutre mon conduit auditif depuis quatre mois, mon scan à la Batwoman sature, il ne peut plus absorber son environnement. Ce gavage sonore me donne mal au ventre presque tous les soirs. Et dire qu’il y en a qui appelle ça « la Liberté ».

Bref, c’est dans ce contexte que je me suis enfuie pour une semaine dans le jardin merveilleux de mon amie. Détox acoustique. Sevrage du bruit des autres.

Je ne me suis posée aucune question sur la manière de transporter un tapis de yoga. Mon paquetage tenait dans un sac à dos. En plus de la grande écharpe de lin qui délimite dorénavant mes surfaces de pratique, j’avais glissé dans mon sac de voyage un magazine dont je n’avais eu l’occasion de lire que le sommaire (Les oreilles fourrées à la mousse jaune ne contribuent pas au plaisir de la lecture). Un article en particulier parlait du bruit. Tu perçois l’ironie de la chose?

« Le silence est en voie de disparition » par Laure Adrillon dans Usbek & Rica

Dans ce très bon article, on fait état du constat selon lequel le silence est en voix d’extinction. Le silence, ou le « calme naturel » comme l’appelle le bio-acousticien Gordon Hempton, se définit comme un environnement sonore dans lequel aucun bruit issu de l’activité humaine ne se fait entendre pendant plus de quinze minutes ininterrompues.

On dit aussi du silence qu’il est nécessaire à la mise en relation des idées et donc à l’élaboration des pensées. J’en témoigne. Au milieu des piaillements, des bruissements, des pépiements, des caquètements, des stridulations, des frottements, des chuintements, je me suis enfin entendu exister.

Des aboiements au loin. Je pensai : « Ah! Ces chiens ont détecté un intrus, ils alertent leurs maîtres. On ne les qualifie pas d’amis de l’homme pour rien. Amis de « l’homme ». Mais qui est donc l’ami de la femme? »

Les aboiements s’interrompirent. Refirent surface dans mon champs de conscience les bruissements, caquètements et autres bourdonnements. Je regardai au ciel, ressentis toute la surface de tissu qui m’enveloppait. Je lévitais. La réponse m’apparut, limpide :

« Le meilleur ami de la femme (que je suis) est ce hamac accroché à deux arbres dans un jardin extraordinaire. Le hamac est le nouveau tapis de yoga. J’existe. »

D'humeur inégale

Laurence Gay View All →

Quand ton lifestyle de yoga n’attire pas les like mais que tu crois que la vérité est ailleurs, forcément, tu nuances beaucoup de choses dans ta vie. Y compris la quête d’entièreté. J’accompagne d’autres gens imparfaits dans du coaching en yoga depuis 2004 et je partage également des posts et des podcasts sur le blog.

3 commentaires Laisser un commentaire

  1. Merci pour cette suite!
    Le silence…je vis proche de Marseille, dans une petite ville qui devient de plus en plus peuplée et bruyante et où le nouveau concept de liberté résonne trop fort….pour moi chaque jour chaque soir…mais j’ai mon tapis de yoga prêt au départ dans son tube, j’ai mon paréo en boule dans mon sac et je suis en train de me surprendre à chercher un pré où tendre mon hamac!
    Toujours heureuse se vous lire!
    Nadia

  2. Merci pour ces 2 beaux textes.Je réalise que je pratique toujours sur mon tapis de yoga (je le trimbale partout) et j’ai souri car j’ai passé tout l’été dans le hamac du jardin à lire, dormir ou ne rien faire. Je confirme c’est bien le meilleur ami de la femme !

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