CA SE SOIGNE BIEN (partie 1)

Partie 1 : Découvrir qu’on est malade

(Re)lire l’intro de ce récit : la maladie met mal à l’aise


26.07.2019 Check-up gynéco. La réassurance d’une fausse bonne nouvelle.
02.08.2019 Mammographie et échographie. Les images sèment le doute.
22.08.2019 Biopsie. C’est indolore, l’incision minuscule. Je continue de me dire que ce n’est qu’un contrôle sans conséquence.
28.08.2019 Résultats de la biopsie. Je suis sous le choc. Des fantômes refont surface.


L’atermoiement

En pleine lecture, allongée sur mon lit, je me place sur le côté. Ma gynéco me conseille depuis toujours de pratiquer la palpation mammaire, on ne sait jamais. Tiens, une petite grosseur sur le côté de mon sein gauche. Je me redresse, recommence la palpation, c’est presque imperceptible en position redressée, ce n’est sans doute qu’une côte sous le sein. Je replonge dans mon bouquin. Des mois passent (j’ai fait autre chose que lire, mais là je tente de faire court). Le souvenir de la grosseur me revient à l’esprit. En même temps, j’ai fait ma première mammographie il y a un an. R.A.S. Je me fais du mouron pour rien. La petite voix dans ma tête : « Laurence, étant donné le bazar qu’est ta vie en ce moment, concentre-toi donc sur les impératifs immédiats, genre te trouver ton propre appartement ». 2019. Presque un an plus tard, je le trouve cet appartement, je me me trouve happée par le déménagement, troisième du nom en 3 ans. Consulter ma gynéco à Paris est devenu trop contraignant, je choisis de consulter à Marseille. Je fais simple. Je prends rendez-vous dans le centre de santé où j’ai déjà eu l’occasion de consulter un généraliste. Le gynéco m’examine, procède à la palpation et vérifie par la même occasion les aisselles pour y détecter d’éventuels gonflements inquiétants. Diagnostic, il me dit que c’est bénin, un kyste ou un fibrome. Il me précise qu’il a longtemps pratiqué la chirurgie gynécologique et mammaire, il se rend bien compte au toucher que cette boule n’a pas la texture d’un cancer. Il me parle beaucoup de lui. II a dirigé une clinique à Paris. De quand date ma dernière mammographie? Deux ans à peine. OK. Il me prescrit mammographie et échographie de contrôle. Passée la barre des 40 ans, tous les deux ans, c’est préconisé, à titre préventif. J’avais confié mes inquiétudes à trois de mes amis. Je les ai rassurés en sortant du cabinet.

Le choc de l’annonce

Début août l’année dernière, ordonnances dans le sac, je m’exécute. Clichés d’échographie et de mammographie : check. Après observation des dits clichés, la radiologue tique. Elle ne me parle pas d’elle, mais de la grosseur. Elle qualifie la grosseur de suspecte, elle préconise une biopsie (une ponction d’une petite partie de l’intruse pour l’analyser afin d’en définir sa nature). La biopsie s’ensuit avec la pose de clips autour de la zone examinée, clips dont on me dit qu’ils servent de repères pour suivre l’évolution de la masse. Je n’obtiens les résultats que trois semaines après. Ce sont les vacances d’été, une grande partie du personnel soignant est parti. Je suis anxieuse, je vois la radiologue lire en silence le compte-rendu qu’on vient de lui apporter. Elle me regarde l’air grave et me dit que le cancer est confirmé. Bien que cette éventualité était rationnellement probable, elle m’a fait l’effet d’un coup de massue. Mes oreilles ont sifflé, j’ai eu l’impression qu’une dissociation se faisait entre moi et la pièce obscure dans laquelle la radiologue et moi étions assises . Elle continuait de parler, je ne l’entendais presque pas tant ma tête bourdonnait. Mes yeux larmoyaient, j’ai senti l’émotion qui traversait la radiologue quand elle me vit tenter de contenir mes larmes. Elle me dit qu’il faut prendre rendez-vous avec un chirurgien gynécologue. A qui aimerais-je faire appel? Comme si je savais moi. Je repense à mon père, à Alberto et à Eve. Etais-je censé savoir vers qui me tourner? Sa question en rajoute à mon étourdissement. Je revois mon père sur son lit d’hôpital. Je rétorque que je ne sais pas, que le pôle d’imagerie de la femme où nous sommes doit pouvoir m’aiguiller. Elle me dit qu’il y a deux bons chirurgiens rattachés à cet hôpital. Je me dis : « Ah bon? Il y en a de mauvais qui exercent? » Je repense au souffle saccadé d’Alberto quand il somnolait. J’ai moi-même du mal à respirer. je me sens de plus en plus paumée. Elle a la gentillesse de chercher à appeler celui des deux chirurgiens qui est rentré de vacances. Il est au bloc, elle lui laisse un message et mes coordonnées. Il me rappelle quelques heures après pour prévoir une consultation. Je sors de la salle d’examen de la radiologue avec le vertige. Je revois le visage émacié d’Eve et la boule à zéro de Linnéa. Je suis littéralement déboussolée, je ne reconnais même plus le corridor par lequel je suis passée déjà plusieurs fois. Le médecin remarque mon trouble et m’accompagne gentiment jusqu’au bout du couloir pour que je rejoigne l’accueil. Je sens bien que j’ai plombé sa journée.

L’espace d’accueil est partagé entre diverses spécialités d’imagerie, je me retrouve à faire la queue pour récupérer ma carte vitale. Les gens râlent dans la file d’attente, ça n’avance pas assez vite à leur goût, je trouve leurs préoccupations vaines. Mon tour arrive. La jeune femme au poste d’accueil n’est pas rodée, elle ne retrouve pas ma carte, s’énerve, puis la trouve, elle m’indique le montant à payer, je lui tends ma carte de crédit. Ca bourdonne toujours dans ma tête. Un trop plein, voila ce que je ressens, c’est sur le point de déborder. Non, le docteur ne prend que les paiements en espèces ou par chèque. Je n’ai plus de chéquier depuis les années 2000 il me semble. J’ai envie de crier. Je rassemble le billet et les petites pièces oubliées dans le fond de mon porte-monnaie. Ouf, j’ai un peu plus que le montant dû, je me crois sortie d’affaire, il faut que je sorte et que je pleure. Je les lui donne. Elle me répond : « Vous n’auriez-pas l’appoint parce que là, ça ne m’arrange pas du tout. » Un mélange de rage et de désespoir monte en moi. Je lui dis de garder la monnaie et je sors comme une tornade. J’explose en sanglots. J’appelle spontanément mes deux meilleures amies, on a partagé de graves moments ensemble, en voilà un de plus. Je laisse un message sur le répondeur de l’une et parle brièvement à l’autre en lui annonçant la nouvelle, je dois vite raccrocher, j’ai une boule à la gorge, je ne peux pas parler davantage. Que pleurer. Je rappelle deux autres personnes qui m’avaient laissé un message enthousiaste parce qu’elles souhaitaient me faire participer à un beau projet à la campagne. Je leur explique aussi calmement que je peux. Je ne les laisse pas tomber, ça m’intéresse, mais je ne sais pas ce qui va m’arriver, je conclus en leur disant de ne pas compter sur moi, et oui, je les tiens au courant de ma situation. Je raccroche. Me voilà en sanglots, j’accélère le pas. Je me sens indécente. Mon désarroi n’a pas sa place en pleine rue, il doit rentrer à la maison, au plus vite, c’est là qu’est sa place.

Reprenons cette citation de Canguilhem : « C’est parce qu’il y a des hommes qui se sentent malades qu’il y a une médecine, et non parce qu’il y a des médecins que les hommes apprennent d’eux leurs maladies. » Cela n’est plus vrai aujourd’hui, car ce sont plus souvent les médecins qui apprennent leur maladie aux hommes. Le plus surprenant est la docilité avec laquelle nos concitoyens acceptent des diagnostics de maladies qu’ils n’ont jamais vécues.

– Citation tirée du livre captivant de Luc Perino :
Patients zéro – Histoires inversées de la médecine

La suite de mon récit dans un prochain post. Patience. Slow writing.

4 réflexions sur « CA SE SOIGNE BIEN (partie 1) »

  1. Tres impressionant , comme tu racontes ce moment et comment cette maladie là nous renvoie tout de suite à un vecu tres dur . Pour moi ca souleve encore cette interrogation du désarroi , pourquoi on est jamais pret à cette confrontation.

  2. J’aime ta façon de raconter ces moments, Se raconter permet de devider ces petits grains de sable, voire ces galets, qui entravent l’énergie vitale. Cela permet également d’informer les femmes et plus largement le public sur cette maladie insidieuse et les gestes à faire quotidiennement. Merci pour ce cadeau.
    De mon côté, je « milite »autour de moi pour que les femmes fassent des frottis régulièrement … Belle journée Laurence 💗🌸💮

  3. Bonjour Laurence,
    J’ai très mal pour toi, c’est terrible mais il faut rester positive et courageuse. Ma meilleur amie a été diagnostiquée aux USA pour son cancer de sein avec une prise en charge impressionnante en chirurgie et le suivi. Elle a eu plusieurs chirurgies le même jour avec des traitements pendant plusieurs mois. Aujourd’hui, elle va bien et continue à faire les suivis chaque année. Tout ça pour te dire qu’il y a toujours l’espoir de guérison tout dépendra de toi … reste forte, courageuse et positive !!!
    Je t’envoie pleins d’nrj positives …
    courage.
    Helene

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