PRENDRE DE LA DISTANCE DANS 20 M2

Aussi folle soit-elle, la situation que nous vivons a ceci d’intéressant : elle laisse affleurer notre véritable nature. Il n’y a plus de filtres, seulement des élans. Pour le pire quand on voit les gens se ruer sur les rayons des supérettes ; pour le meilleur quand on échange spontanément nos numéros de téléphone avec des voisin.e.s pour pouvoir aller leur chercher quelques courses en cas de besoin. Comme vous, je m’acclimate à notre nouveau mode de vie en vase clos et force est de constater que mes dernières virées aux magasins d’alimentation ont fait vaciller ma foi en l’humanité. Je l’avoue, en plus de la crise de foi, je réalise le soupçon d’autisme en moi : je trouve ça plutôt reposant de limiter les interactions sociales. Je refrène mon envie de zoner sur les réseaux sociaux et m’astreins à suivre les informations en vidéo ou à la radio seulement une fois par jour.

Beaucoup de professeurs de yoga, de sport ou d’autres disciplines ont basculé leur offre de cours en ligne. Je crois comprendre que leur but est d’assurer une continuité à leur activité et de répondre à un besoin grandissant des personnes de s’occuper de soi pendant cette crise. L’offre est en apparence pléthorique, je n’ai donc pas jugé nécessaire d’en rajouter. L’éparpillement ne rend service à personne aujourd’hui. Et puis je me dis aussi que ce que nous vivons tient plus de la rupture que de la continuité et que nous avons peut-être une opportunité de nous faufiler dans cette brèche plutôt que de chercher à la colmater.

Si on commençait par vider nos coupes débordantes de certitudes pour réaliser qu’on est tous projetés dans le chaos mais pas de la même manière?

Je vous donne quelques exemples qui reflètent des situations de personnes dans mon entourage ou ma propre situation :

  • Hier soir, deux personnes sans domicile fixe dormaient en bas de mon immeuble.
  • Tout le monde ne peut pas poursuivre son activité par le télé-travail et que tous les actifs ne sont pas salariés. Les ressources vont manquer pour certains, dont les auto-entrepreneurs.
  • Des personnes perdent leur travail.
  • Tout le monde ne dispose pas d’un accès internet ou d’un ordinateur pour permettre à ses enfants de suivre leurs leçons.
  • Faute de place ou d’intimité, tout le monde ne peut pas prendre du temps pour soi en restant enfermé.
  • Des personnes sont physiquement séparées de leurs enfants, de personnes qu’ils aiment. Certaines sont confinées à l’étranger sans aucun repère familier.
  • Une personne de mon immeuble perd la tête.
  • Des personnes travaillent sans les protections nécessaires. On sait la situation alarmante dans les hôpitaux et les cabinets médicaux. Au supermarché hier matin, une note à l’entrée du magasin précisait que le magasin ne disposait plus de gel hydro-alcoolique et que faute de mieux, les employés portaient des gants.

Vidons encore la coupe. Interrogeons-nous sur la réalité de nos besoins.

Je suis bien consciente que le commerce en ligne suit son cours. Il serait en plein boom. Comme vous, j’ai reçu des dizaines de newsletter de marques qui me disent de prendre soin de moi et de commander leurs nouveautés maquillage, chaussures ou autres en m’assurant que l’entreprise respectait les consignes de précaution pour ses employés. La communication de crise. Fascinant. D’un coup un seul, tout le monde prend soin de tout le monde. Nos pulsions acheteuses sont sans doute plus délectables enrobées d’humanisme. Enfin, pour qui en a les moyens. Pour les autres dont je suis, les préoccupations sont plus de l’ordre de la survie. Dans les émissions, j’écoute d’ailleurs des gens débattre sur la définition d’un bien essentiel. Les livres ont récemment été évoqués comme tels. J’adore la lecture, elle m’apporte énormément : elle m’aère l’esprit, élargit mes horizons, me fait rencontrer des gens, visiter des lieux et vivre des situations, me divertit, m’instruit, me fait me rencontrer. Même si mes pulsions d’achat se sont portées sur deux livres la veille de la mise en place du confinement, je ne considère pourtant pas les livres comme vitaux. Ce sont des compagnons réconfortants ou stimulants avec lesquels je m’oublie. Ils sont précieux certes, mais pas autant que le toit sur ma tête, l’eau potable dans mon verre, l’électricité dans mon frigo, ma machine à laver et ma plaque de cuisson, l’accès aux sanitaires, la nourriture dans mon assiette, l’air sain à respirer, mon intégrité physique et mentale et la possibilité d’entretenir des relations avec d’autres êtres vivants. Pour me nourrir, ma manière de faire les courses a changé. Je ne flâne pas à la recherche de la soi-disant « inspiration », je ne prends que des matières premières peu couteuses que je sais combiner de manières différentes pour varier un peu les propositions gustatives.

Couverture de l’album Karma de Pharoah Sanders (1969)

L’inspiration venue d’ailleurs. Ma prise de recul dans mon 20m2

D’abord un flash cinématographique. Le film Perfect Sense de David Mackenzie (2011) que j’avais vu à sa sortie en salle en 2012 en France. Ewan Mc Gregor et Eva Green, les acteurs principaux. La fiche wikipedia est très courte, elle nous résume le film comme suit :

« De manière très soudaine, une étrange maladie touche la planète entière. Les humains perdent peu à peu l’usage de leurs sens. Face à ce fléau, et par les forces du hasard, un homme et une femme, l’un cuisinier, l’autre épidémiologiste, vont apprendre à se connaître et progressivement, à travers chaque changement de perspective dû à la perte d’un sens, vont tomber amoureux. »

Je ne vous conseille de le voir seulement si à ce jour, vous êtes moralement en capacité de voir un film qui montre le chaos social provoqué par une pandémie. Ce que je trouve intéressant dans cette fiction, c’est l’adaptation des personnages à la perte progressive de chacun de leurs sens et la revalorisation de la notion de plaisir qui va avec. Et aussi le choix de mettre en corrélation la perte de chacun des sens avec le sursaut éphémère d’une émotion forte : le chagrin, la peur, la colère et enfin la joie de vivre et l’élan vers l’autre. La fin du film est ambiguë et prête à interprétation. J’aime ça. De quoi creuser dans les confins de soi. A mon sens, avant d’être un film catastrophe, ce film parle d’abord d’humanité et d’amour. Et ça m’est apparu personnellement comme un recentrage nécessaire. J’ai revu le film avant-hier.

Ensuite, une caresse d’espoir. Leonard Niehoff est professeur de droit aux Etats-Unis, je suis tombée sur l’un de ses tweets. Il m’a fait l’effet d’un souffle d’air doux au bord de la méditerranée par 20 degrés un jour de printemps, depuis mon coin cuisine. Je traduis ci-après.

Si nous nous envisageons comme des victimes assiégées qui devons nous cacher, nous cultiverons l’angoisse et la peur du manque. Si nous nous voyons comme une communauté qui travaille dur pour protéger les plus précaires, alors nous cultiverons le courage et l’entraide. L’état d’esprit est important. – Twitter @LenNiehoff

Je poursuis avec cette idée originale et tellement pertinente qu’a eu le journal Usbek & Rica de demander à des astronautes leurs conseils pratiques dans des contextes de confinement. L’article est paru le 19/03/2020, il est signé par Vincent Lucchese : 7 techniques d’astronautes pour bien vivre son confinement. Je l’ai aimé parce que un, c’est un vécu observé de près et deux, ça nous donne du recul sur le bouleversement psychologique que nous traversons et que nous semblons oblitérer en nous aveuglant devant nos écrans et en nous assommant de shopping en ligne. La rupture que nous vivons est sans doute une occasion de reconsidérer la richesse de l’essentiel.

Le site thevinylfactory.com a pris une initiative qui m’a comblée : chouchouter mon cerveau droit avec un mix de jazz psychédélique et spirituel. Des morceaux datés de 1957 à 2012 sur 12h d’écoute, sans pub, ni abonnement préalable. Si nos goûts musicaux convergent, faites-vous plaise.

Je finis avec une vidéo de Gerard Renouf, professeur de qi gong que j’ai eu la chance de rencontrer il y a très longtemps dans un centre du 10e arrondissement de Paris. Je le suis de loin, sur facebook où il a publié un lien vers cette vidéo que j’ai appréciée pour sa simplicité. N’importe qui peut mettre en pratique ces petits exercices d’auto-massage de points d’acupressure ciblés pour améliorer l’immunité et la circulation énergétique dans les reins et poumons.

11 réflexions sur « PRENDRE DE LA DISTANCE DANS 20 M2 »

  1. Chère Laurence, merci pour ton message… C’est rigolo : je le découvre ce matin juste après avoir quitté mon tapis de yoga.. Avec le confinement, je me suis remise à l’ashtanga appris avec toi il y a quelques années, vu que je ne peux plus nager tous les jours comme j’en ai l’habitude… Pour réviser, j’ai suivi une séance guidée de la première série « Mysore style » sur you tube, mais c’était toujours tes formulations et conseils qui me revenaient en tête… J’ai vraiment eu de la chance de t’avoir en prof pour apprendre le BA-Ba, en plus c’était rue Dussoubs et on n’était jamais plus de 4-5 par cours à l’époque (2013 ?)… Prends bien soin de toi et merci aussi pour tes conseil ciné et musique ! Caroline

  2. Merci pour cet article. Prends soin de toi. Le monde change, le monde va changer, et si on s’en sort, le meilleur est à venir !

  3. Merci pour tous ces liens et ces réflexions.
    Je crois que c’est une belle opportunité effectivement de prendre de la distance avec tous ces écrans, ces réseaux sociaux qui peuvent être du lien, mais devant lesquels nous restons passifs bien souvent.
    L’article sur les techniques d’astronautes me semble très juste.
    Ici, j’espère que ça sera une occasion d’apprendre à lâcher-prise sur le « il faut », « je dois », et apprendre à écouter son moi, à répondre à ses besoins, apprendre à écouter ses envies et à en prendre soin.
    J’espère que tu te portes au mieux.

  4. Bonjour Laurence, merci pour cet article et ces partages. Je ressens cette période comme hors temps. Les rythmes changent et si on laisse de côté la frénésie de la nécessité de faire, on passe un peu plus de temps à être et à ressentir.
    Je vis cela alors même que les enfants sont à la maison et que le télétravail à intensifier mon activité. Ce rythme du confinement me convient mieux, peut-être ai-je aussi une forme « d’autisme », ou peut-être la société moderne nous pousse à être en sur régime.

  5. Merci pour le calme et la paix qui ressortent de ce billet. Et merci pour les références. Bonne journée,
    Cécile

  6. Merci Laurence pour cet article très intéressant et vrai, et pour tous, les conseils, j espère que tu vas mieux.
    Prends soin de toi dans ce moment de pause N’amasse🙏 Janick

    1. Je fais mon premier bilan après traitement du cancer dans quelques jours. J’en saurai plus à ce moment-là. Prends soin de toi aussi Janick. Tu résides au Canada?

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