THE BOURNE ID, TOTAL RECALL ET LE CANCER

C’est curieux ce qui nous pousse à regarder un film qu’on a déjà vu. On l’a sans doute apprécié la première fois, alors on y revient. Au cours des deux derniers mois, j’ai revu La Mémoire Dans La Peau et Total Recall. C’est en regardant le second que j’ai compris pourquoi l’envie de revoir ces deux films a surgi. Alors qu’auparavant je n’avais fait le rapprochement entre les deux, ce qui m’a frappée aujourd’hui, c’est la similitude des scenarii. Loin de moi l’idée de faire une analyse cinématographique de genre, je n’ai pas les compétences. Je constate simplement que ces films et mon histoire avec le cancer sont liés. J’ai apprécié ces films certes, mais surtout je me suis reconnue dans les personnages.

La mémoire dans la peau

Image extraite de La Mémoire Dans La Peau (The Bourne Identity) 2002, de Doug Liman

Au début du film, David est repêché en pleine mer et charcuté sur un bateau de pêche. Charcutage, le mot est fort, il est en fait soigné par le médecin de bord qui joue du scalpel pour lui retirer des balles et une petite capsule qui contient une énigmatique série de chiffres. La scène de l’intervention chirurgicale est habilement tournée. On y voit le scalpel s’enfoncer profondément et vivement dans une surface qu’on croit être sa peau mais qui s’avère être le néoprène épais de sa combinaison. Quand il se réveille de son opération, il panique et s’attaque au médecin de bord qui essaie de le calmer. Le médecin lui explique la situation et finit par lui demander son nom, David ne sait pas quoi répondre. Il réalise son amnésie. La découverte de la puce électronique constitue son unique point de départ pour tenter de se rappeler qui il est.

Total recall

Image extraite de Total Recall 1990, de Paul Verhoeven

C’est la version de 1990 que j’ai regardée. Le film se passe dans un monde futuriste dans lequel la Terre a colonisé d’autres planètes, dont Mars. L’action se déroule dans un contexte politique mouvementé : sur Mars, des terroristes défient le pouvoir en place sur fond de lutte des classes. Doug mène une vie plutôt pépère sur notre planète Terre. Marié, il travaille comme ouvrier d’usine et va occasionnellement boire des verres avec ses collègues. Le seul truc qui le turlupine Doug, c’est que, sans vraiment savoir d’où ça vient, il aimerait faire une croisière sur Mars. L’idée de ce voyage n’emballe pas plus que ça son épouse. Sa vie se résume à un banal métro-boulot-dodo. Dans le métro justement, il est captivé par un écran publicitaire qui vante les services d’une société qui fait voyager en immersion totale dans de la réalité virtuelle : vous devenez quelqu’un d’autre en choisissant votre avatar et vivez une aventure plaisante scénarisée par l’algorithme. Le plus du service c’est qu’au-delà de l’immersion, vous vous rappellerez l’expérience comme l’ayant vraiment vécu. Ce que la publicité ne dit pas, des personnages le disent : cette prestation de service est dangereuse. Elle consiste en une manipulation hasardeuse du cerveau. Bref, Doug est séduit malgré tout et décide de payer pour un voyage d’aventure virtuel sur Mars. Il est installé sur une machine impressionnante, tout sourire. L’appareil est mis en route. Le plan suivant il entre dans une crise de nerfs et trois personnages affolés essaient de le maintenir entravé à la machine. Pas simple, il est tout en masse Schwarzy. Il se rappelle qui il est vraiment.

Pour David et Doug la quête de vérité commence. L’un des sujets abordés dans ces films, c’est l’intégrité. Comment réassembler les pièces du puzzle qu’on est devenu. A qui faire confiance quand on n’est pas sûr de qui l’on est vraiment? Amitiés et inimitiés vacillent. L’autre angle c’est la violence. La vérité de ce qu’ils sont dérange, alors on la musèle en tentant de supprimer David et Doug. Symboliquement, il y a un peu de tout cela dans mon histoire avec le cancer.

L’annonce de la maladie

On m’a diagnostiqué un cancer du sein l’été dernier. Ça a giclé en pleine figure comme de l’acide. Hormis la présence d’une grosseur inhabituelle dans mon sein gauche, je n’ai jamais ressenti quoique ce soit d’anormal. Aucun inconfort, aucune douleur. Je me sentais moi-même. On m’annonce le contraire. Je suis malade. J’ai difficilement retenu mes larmes. Ce n’était pas de la peur que je ressentais en cet instant, c’était une profonde confusion. Un vertige. Au point d’être littéralement déboussolée. Impossible de retrouver mon chemin vers la sortie en sortant de la salle de consultation. Tout mon environnement me paraissait étranger.

L’emballement

A partir de ce moment-là, le rythme de l’histoire s’accélère. Diagnostic le 22 août. Rendez-vous avec le chirurgien gynécologue le 3 septembre, avec l’anesthésiste le 4 septembre. Opération le 11 septembre : la tumeur, la glande mammaire proche, des calcifications susceptibles de devenir cancéreuses et des ganglions lymphatiques me sont retirés. Re-chirugien le 24 septembre, la formation d’une poche de lymphe sous l’aisselle créée une tension très forte, mon bras gauche ne peut pas se lâcher le long de mon buste sans me faire mal. Le chirurgien ponctionne l’excès de liquide. Oncologue le 25 septembre : j’ai formulé mon souhait de ne pas subir de chimiothérapie, le chirurgien me conseille de parler avec un oncologue. Radiothérapeute le 2 octobre. Re-re chirurgien le 3 octobre, la poche de lymphe s’est à nouveau remplie or la radiothérapie ne peut commencer que lorsque la zone de la poitrine qui va être exposée aux radiations retrouve un volume « normal ». Scintigraphie osseuse et scanner le 25 octobre pour vérifier si le cancer a métastasé, autrement dit si le cancer s’est répandu ailleurs dans mon corps. Première séance de radiothérapie le 31 octobre, suivie de 33 autres séances jusqu’au 24 décembre.

Je suis bringuebalée d’examens en examens, assommée de prescriptions parfois contradictoires, transportée quotidiennement de mon appartement à la clinique. Je ne m’appartiens plus. Les événements décident pour moi. Je fais ce qu’on attend de moi : patienter.

Photo prise dans la salle d’attente de la clinique avant mon opération.

Tu te sens comment?

Proche de David dans la perplexité. Il en fait preuve face à la puce électronique qu’on lui retire du corps ; je l’ai été après l’opération. L’intérieur de mon sein gauche endolori et engourdi à la fois. Les sensations vont-elles revenir? « Ca dépend, il se peut qu’un nerf ait été sectionné ». Mon bras gauche que je peux lever plié mais pas tendu. « C’est normal, les muscles intercostaux, le pectoral et des terminaisons nerveuses jusqu’au coude sont mis à mal par l’opération. » Comme David, les états de faits inattendus me font paniquer d’abord, puis j’accepte cette nouvelle donne sans rien en espérer. Quel choix ai-je vraiment si ce n’est celui de continuer ma route et de patienter jusqu’à la prochaine étape?

Avec Doug, c’est dans la scène où il est installé sur la machine de Total Recall qu’on se ressemble le plus. Au cours de 34 séances de radiothérapie, on m’a installée sur un engin poétiquement appelé Galaxy, en position allongée, torse nu, les bras au-dessus de la tête. Un panneau circule par intermittence autour du buste et de la tête pour projeter les radiations selon des angles d’incidence précis. On me rappelle de bien appliquer les crèmes après les séances pour juguler la brûlure. Dans le taxi ou à la cafétéria de la clinique, on discute de nos brûlures avec les autres patients de radiothérapie, l’une à la gorge, l’autre dans le bas-ventre, une autre à la poitrine. A chacun.e son cancer. Les brûlures saignent même parfois. Denise ôte son foulard pour me montrer la peau meurtie de son cou. Sur l’engin, on nous donne pour consigne de rester parfaitement immobile et pourtant, j’ai ressenti plusieurs fois une furieuse envie de me lever précipitamment et de m’enfuir, comme Doug l’avait fait. Mais j’ai patienté, malgré tout.

« Tu te sens comment? » On m’a posé la question à maintes reprises. On me l’a trop souvent posée. Je sais la question bienveillante, mais elle m’a décontenancée. Les premières semaines, j’ai mis au courant de la maladie un cercle proche de personnes. Certaines réactions ont été explosives. Je me suis retrouvée dans la position de la consolatrice. Inévitablement, j’ai dû adapter mes réponses à la question de savoir comment je me sens afin de ménager certain.e.s . Ca m’a isolée et fait me sentir seule. Je ne pouvais pas partager avec des gens proches ce que je ressentais vraiment au risque de leur faire perdre pied. Le fait est, tout le monde ne peut pas encaisser la vérité. C’est du lourd parfois. D’autant plus quand elle a rapport à la souffrance et à la mort. Une maladie comme celle-ci, « ça se gère » m’a dit un psychiatre, et c’est à moi de la gérer a-t-il ajouté. C’est ainsi seulement plus tardivement que j’ai évoqué le cancer sur le blog auprès d’un cercle plus large de personnes. Une fois que j’étais prête à faire face à d’éventuels affolements. J’avais grandement sous-estimé la place qu’occuperait la gestion de crise existentielle dans mon histoire avec la maladie.

L’autre chose que je n’avais pas imaginé, ce sont les déclarations et démonstrations d’amour que mon histoire engendrerait. Des amis de Paris et de Dublin m’ont proposé de descendre me voir à Marseille pour s’occuper de moi, des amis ont tout de suite mis à disposition leur voiture pour faire des courses ou pour me balader, d’autres, connaissant ma fragile situation financière, m’ont dépanné matériellement. Mon frère est venu de Normandie passer quelques jours en ma compagnie à Marseille. Ca vous parait anodin, mais faire un si long voyage en train tient de l’exploit le concernant! Et j’ai reçu plein de messages de personnes que je n’ai pas croisées depuis une décennie ou presque et qui apparemment gardent un oeil sur moi par les réseaux sociaux ou le blog.

Grande leçon pour moi : je n’avais pas pleinement conscience de la place que j’occupe dans le coeur des gens de mon entourage personnel ou professionnel. Aussi vulnérable que je me sois sentie au commencement, il m’aura fallu faire une place à la vulnérabilité des autres dans mon histoire. L’histoire n’est pas finie. Je suis surveillée de près, le prochain chapitre s’appelle « risque de récidive ». J’ai presque envie d’écrire que c’est anecdotique pour moi maintenant. Non pas parce que je me sens invincible. Bien au contraire, je prends pleinement la mesure de ma fragilité, celle-là même qui a fait éclore tellement de « je t’aime » à mon oreille depuis août dernier. J’ai maintenant réalisé la fragilité comme « puissance régénératrice » et le soin comme « une attention créatrice de chacun à chacun » pour emprunter les formulations juste du livre Le soin est un humanisme de Cyntha Fleury. Et ça, ça change tout.

7 réflexions sur « THE BOURNE ID, TOTAL RECALL ET LE CANCER »

  1. Chère Laurence, encore au bureau je lis ton message. C’est drôle je me disais il y a quelques temps, Laurence a abandonné son blog. Tout simplement tu prenais soin de toi et te débattais avec une saleté qui avait envahi une petite partie – mais quelle partie – l’intimité d’une femme femme – de ton corps. Je t’envoie plein de lumière en cette nouvelle lune qui a commencé hier, et à laquelle tu as sûrement demander un peu d’aide. Je serai heureuse de t’apporter une petite contribution à ton bien être. Je peux le faire – soyons simple. Même si cela fait très longtemps que nous nous sommes vues. Je me souviens des moments partagés. Et ils sont importants. Ils restent fondamentaux d’une étape de ma vie en tout cas. Donne moi ton adresse – et je te le redis soyons simple. Je ne sais pas de quoi demain sera fait mais aujourd’hui je peux t’apporter une petite aide. Je serais heureuse que tu veuilles bien l’accepter. Je t’embrasse fort. Et surtout pense à toi.
    Mon adresse mail est helene@helenesitbon.com
    Je t’embrasse fort fort fort et t’envoie de la lumière et du soleil.
    Au plaisir de te revoir. Mais zéro obligation.
    Hélène

  2. Témoignage authentique, émouvant, lucide, sincère et profondément humain. Dans cette époque ou paraitre belle, souple et sereine et l’afficher semble être une panacée, c’est tout à ton honneur de faire part de ta réalité. La fragilité qui en découle est si profondément  » yoga « . Tu es un exemple et une inspiration Laurence Gay. Soignes-toi bien. Bonnes vibes du Sud-Ouest et respect. Jean

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