LE TEMPS EST VENU DE RISQUER SA PEAU

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Marseille, le 4 janvier 2018.

Il y a peu, je suis rentrée de quelques jours à la campagne. Mes mains sont râpeuses. C’est bon signe. Ca veut dire que j’ai transporté des branches coupées du fond d’un jardin pour les rassembler en un tas et y mettre le feu, que j’ai mis de côté les brindilles pour les casser puis les stocker au fond d’une remise pour qu’elles sèchent et puissent servir de bois d’allumage pour le poêle de la maison de mes hôtes dans les semaines à venir. Ca veut aussi dire que j’ai lavé de nombreux plats, assiettes et couverts après les repas de fêtes. Mes mains sont griffées. C’est bon signe aussi. Signe que j’ai passé plusieurs jours en la compagnie d’un chaton joueur nommé Cricket.

La peau représenterait 16% du poids du corps. Je ne peux pas vous parler du poids de la peau sans vous parler de protection environnementale, de consumérisme, de politique, de l’important d’être ordinaire. Hein? Je vous explique. Ou plutôt je laisse l’ayurvéda nous éclairer pour commencer.

Ce sac de peau qui nous contient.

L’ayurvéda parle de la peau en ces termes : « Chacun de nous se distingue des autres êtres vivants aussi longtemps que la Nature nous permet de rester en vie. La Nature établit cet espace délimité par notre peau et notre tube digestif comme étant le nôtre. Tout ce qui se situe au-delà de cette barrière cutanée fait partie de notre environnement, ainsi je fais partie de votre environnement et vous du mien. (…) On doit donc notre existence au quotidien à la force admirable de ces deux barrières jumelles : la peau à l’extérieur du corps et la peau à l’intérieur de nos intestins. »

L’ayurvéda nous apprend aussi que « notre première ligne de défense contre les êtres parasites est l’aura. la deuxième est formée par la peau et l’intestin. La troisième est le système immunitaire qui guette et qui détruit les parasites qui ont malgré tout franchi les deux premières barrières. Le système complexe qu’est le système immunitaire est contrôlé par un seul patron : ahamkara. Ahamkara est l’aspect de votre personnalité qui vous rappelle qui vous êtes, celle qui définit le « je ». Elle rappelle constamment leur identité à vos cellules, elle leur rappelle qu’elles sont une entité constituante d’une plus grande entité : vous. Ahamkara a pour rôle de s’assurer que seules les cellules qui lui prêtent allégeance vivent dans le corps. Tout étranger (parasite ou cellule en mutation) est pourchassé et détruit. (…) En sanskrit le mot immunité signifie littéralement « le pardon à la maladie ». L’immunité agit donc si on reste indifférent aux facteurs de stress, si on tourne le dos à l’adversité et si on s’adapte à toutes nouvelles situations. La résistance au changement va toujours à l’encontre du bon fonctionnement de l’immunité. »

Enveloppe fascinante. Saviez-vous que la peau respire? Saviez-vous qu’au contact de l’eau notre état de conscience change? Saviez-vous que la peau digère et métabolise ce que vous lui appliquez dessus? En yoga, la peau est l’organe associé au chakra du coeur, le sens associé, le toucher. Toucher le monde et être touché par le monde. Voila ce que notre peau a le pouvoir de faire. Elle est le porte-parole de la cause environnementale.

La protection de l’environnement et le changement

Vous y êtes sans doute sensible à la cause environnementale. Vous avez adopté des gestes « écologiques », vous vous êtes peut-être aussi équipés d’un purificateur d’air et d’un filtre à eau à la maison, sans parler de tous les produits d’entretien toxiques dont vous vous êtes débarrassés au profit de produits « verts ». On dit de sa maison qu’elle est l’extension de soi. Vous avez créé une greffe de peau sur votre refuge pour vous protéger, vous et vos êtres chers, d’un environnement devenu toxique.

Dans son article du 1/3/2017 dans QUARTZ MEDIA « Conscious consumerism is a lie. Here is a better way to help save the world. », Aiden Wicker nous avance toutefois avec effronterie que la consommation écolo est un leurre. Ca ne sauvera pas notre peau. Boycotter les industriels peu scrupuleux, revendiquer plus de transparence de la part des fabricants et acheter des produits ou appareils pour préserver un environnement intact nous donnent bonne conscience. Parce que l’être humain est un être social, il mesure sa progression dans la vie en fonction des autres. C’est pourquoi il est difficile de ne pas faire ce que font les autres. Pour vraiment rompre avec la culture de consommation telle qu’elle est, il faut rompre avec les coutumes sociales et la notion de morale.

Afin d’agir en faveur de la lutte contre le changement climatique, la pollution, la destruction de la nature, il nous faut diriger l’argent, le temps et les efforts que nous mettons dans nos choix « durables » sans réelles conséquences vers ce qui est au cœur du sujet. Qu’est-ce qui est au cœur du sujet? Aiden Wicker poursuit et nous explique qu’au cœur du changement se trouve un constat selon lequel les actes d’achat « éthiques » sont la preuve d’une prise de conscience, souhaitable certes, mais dont les effets sont négligeables 1/ si on ignore la réalité des mesures d’incitation structurelles intégrées aux modèles économiques non durables des entreprises et 2/ s’ils restent élitistes en terme d’accès (prix), en terme de temps et d’éducation (il faut le temps de chercher des alternatives et/ou pour lire et décrypter les listes d’ingrédients par exemple).

Comment agir alors? Aiden ne mâche pas ses mots, l’action doit être politique parce qu’elle doit dépasser nos cocons autarciques.

Elle prend l’exemple des sommes dépensées dans les produits ménagers « verts » en 2017 dans le monde. Un tiers de cette somme aurait pu, à la place, être consacrée à des actions de lobbying envers nos gouvernements pour faire bannir les substances toxiques purement et simplement. Elle poursuit sa liste en mentionnant notamment qu’à la place du purificateur d’air ou d’eau, de la nourriture bio, on pourrait soutenir les politiques qui agissent contre la pollution de l’air et des nappes phréatiques, et s’intéresser aux politiques agricoles menées pour vraiment comprendre pourquoi, structurellement, on en est arrivés à des aberrations et comment exiger de nos dirigeants qu’ils agissent pour changer cela.

Le marketing « vert », « bio » ou « sain » n’arrêtera pas de détourner notre attention et d’attiser nos peurs, mais pour apporter de véritables solutions, il va nous falloir muer et la jouer collectif : le monde extension de soi.

Se mettre dans la peau de l’autre.

Réappropriation de son attention, actions justes et sens. C’est aussi le discours que nous tient Ann Patchett dans son article du 15/12/2017 dans le NEW YORK TIMES « My year of no shopping ». Elle a observé la consommatrice qu’elle est et a fait un constat honnête : ses élans d’achat, en ligne notamment, sont des manières pour elle d’assourdir son anxiété. Elle fait les magasins pour se distraire mais la distraction l’a fait se sentir moins bien encore. A l’exemple de l’une de ses amies, elle s’est lancée le défi de ne rien acheter pendant un an, rien de ce qui ne lui était pas absolument nécessaire, à part des livres parce qu’elle en écrit et en vend. Et elle s’est observée de plus près encore. Voila ce qu’elle en dit : ne plus courir les boutiques lui permet de se créer beaucoup de temps ; en arrêtant de chercher quoi s’acheter, elle est devenue sincèrement reconnaissante de ce qu’on lui offrait ; en amassant moins de choses, elle a constaté l’abondance de ce qu’elle possédait déjà et valorisé ce qui lui est véritablement nécessaire (ce qui lui a laissé un sentiment étrange de nausée et d’humilité) ; ce dernier point lui a fait changer de perspective sur ce que le dénuement signifie vraiment chez ceux qui n’ont pas la chance qu’elle a ; acheter pour offrir n’a pas échappé à son microscope, et elle en conclut que l’idée que l’affection et l’estime que nous portons à quelqu’un se réduise à acheter un énième pull est finalement réductrice. Elle conclut qu’elle reconduira l’expérience parce que de son revirement lui a permis de se poser les bonnes questions. Celles qui comptent. Il y a des gens à aider, des choses à entreprendre. Se passer de shopping a dégagé beaucoup d’espace mental.

Parmi les exemples d’achats de produits qu’Ann Patchett a reconsidéré, on trouve les cosmétiques. Jia Tolentino dans son article du 18/12/2017 dans THE NEW YORKER « The year that skin care became a coping mechanism » aborde le sujet de front en s’interrogeant sur les soins de la peau et du corps comme moyens de faire face.

Prendre soin de sa peau, c’est capituler ou résister?

Jia Tolentino le dit franchement : prendre soin de sa peau nous est vendu comme une action pour paraitre mieux (synonyme de paraitre plus jeune), comme un rempart au « processus humiliant de disqualification sexuelle graduelle ». Vous l’aurez deviné, ses propos concernent les femmes. Tant que les femmes sont traitées comme objets, leur beauté est une mesure de leur valeur. Or les discours féministes se faisant davantage entendre ces derniers temps, l’industrie de la cosmétique change de disque. ‘L’anti-ȃge’ disparait des promesses produit en faveur de ‘la radiance’. C’est juste un changement de terminologie mais pas un changement d’argument. « Jeune » est maintenant synonyme de « naturel ». Grosse contradiction quand on y pense parce qu’il n’y a rien de plus naturel que de vieillir. On nous vend donc maintenant des produits de soin de la peau de plus en plus chers pour redéfinir le « naturel » . Jia se demande toutefois si, à l’heure actuelle, les femmes sont plus aux prises avec le défi du temps qui passe sur leur visage ou avec le fait d’être vieilles dans un futur qui se profile mal. Pour le moment la majorité des femmes capitulerait face au soin de soi comme une réponse à l’impératif de beauté (synonyme de jeunesse apparente). Dans son article, elle apporte un élément de réflexion intéressant sur ce que prendre soin de soi signifie. Elle cite Audre Lorde (femme de lettres et poétesse américaine) : « Prendre soin de moi n’est pas un acte de complaisance, c’est de l’instinct de préservation et en cela, un combat politique. » Audre lorde a prononcé ces mots alors qu’elle luttait contre un cancer du foie et se consacrait à l’élaboration de sa théorie sur l’intersectionnalité en tant que femme noire, féministe et lesbienne. Cette idée d’Audre Lorde, de ‘prendre soin de soi » résonne aujourd’hui encore comme un acte d’utilité morale et politique. Prendre soin de soi est paradoxal. Le soin et la beauté sont perçus comme de la propagande de réussite : on dissimule nos souffrances. La beauté sert les puissants de ce monde et en même temps prendre soin de soi implique un acte fondamental qui consiste a être témoin de son corps et l’aider à endurer ce à quoi il est soumis.

Prendre soin de soi c’est endosser sa peau d’être ordinaire.

Le soin de soi est tout sauf de la gratification et de la complaisance selon Brianna Wiest. Dans son article du 16/11/2017 publié sur THOUGHT CATALOG « This Is What ‘Self-Care’ REALLY Means, Because It’s Not All Salt Baths And Chocolate Cake »  , elle parle de ce regain d’intérêt du soin de soi dans un monde malade. Elle campe le paysage : prendre soin de soi ne devrait pas être un recours pour échapper à une pression interne incessante. Prendre soin de soi ce n’est pas prendre un bain chaud ou manger du gâteau au chocolat. Prendre soin de soi c’est construire une vie dont on ne ressent pas le besoin de s’échapper. Ca signifie souvent regarder droit dans les yeux échecs et déceptions. Ce n’est pas rassasier ses désirs immédiats. C’est lâcher. C’est choisir du nouveau. C’est décevoir certaines personnes. C’est faire des sacrifices pour d’autres. C’est vivre autrement. C’est se laisser être normal, ordinaire, pas exceptionnel. C’est constater la dose d’anxiété qu’on se créée quand on n’a pas actualisé ses potentialités latentes. Prendre soin de soi ne se vend pas ni ne s‘achète. Si on dépense beaucoup dans ce domaine c’est parce qu’on est coupé de ce que ça veut réellement dire : s’auto-éduquer et faire des choix pour être bien dans la durée. Ca implique un effort de re-programmation de ce que l’on a, de manière à ce que le quotidien devienne quelque chose qu’on ne cherche plus à fuir.

N’arrêtons pas la peau!

Avant de conclure je partage avec vous ce passage qui m’a beaucoup plus sur la peau des femmes dans le livre L’invention des Corps de Pierre Ducrozet :

– Vous voyez bien que c’est compliqué, Vous avez votre corps, là, partout, sur vous, c’est insensé, ça ne s’arrête pas.
– Oui, c’est vrai que j’aime bien avoir mon propre corps sur moi, pour sortir, c’est plus pratique.
– J’entends bien, j’entends bien, mais enfin tout de même. Il va falloir faire une effort. Regardez votre peau, elle est tournée vers le dehors. Je ne sais pas comment vous le dire autrement : c’est tout à fait obscène.
– J’en suis fort désolée, mais je n’y peux rien, je suis née ainsi.
– Mais la naissance n’excuse rien! Moi-même je suis né pauvre et j’ai fait tout mon possible pour ne pas le rester. Vous comprenez ça, j’en suis sûr, vous êtes intelligente. Vous comprendrez aussi que s’il n’y avait qu’une peau, encore, cela pourrait peut-être aller. Mais il y a des formes! Des reliefs! Et dirigés vers! C’est insensé! Des creux, des ravins, des rivières, des tempêtes! Il y a la loi, madame, et la loi dit de garder ces choses-là pour vous et votre mari. Nous vivons dans une république, il y a des choses que l’on peut montrer et d’autres qu’il s’agit de cacher. Si tout le monde faisait comme vous, que se passerait-il? Chacun a le droit à une vie, mais c’est la sienne et les autres n’ont pas à la subir.
– Mais je ne fais rien subir à personne, je ne fais que marcher dans les rues.
– C’est bien ce que je dis! C’est immonde! On voit tout! Il faut que vous arrêtiez ça!
– Quoi?
– Et bien ça, là, ce que vous avez sur vous, me dit la voix.
– La peau?
– Oui.
– Je dois arrêter la peau?
– C’est ça.

2018. Mes voeux? Se mettre à nu. Risquer sa peau pour la sauver. Incarner qui on est, que ça plaise ou pas. Toucher le monde de tous nos sens. Le temps est venu de venir au monde.

Un commentaire sur “LE TEMPS EST VENU DE RISQUER SA PEAU

  1. « Prendre soin de soi c’est construire une vie dont on ne ressent pas le besoin de s’échapper » : Merci Laurence pour cette remarquable formule qui n’est autre qu’une vérité, un paradigme, d’autres diraient du bon sens terrien. Laurence Mouton, psychanalyste et sophrologue à Lille.

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