MOURIR-NAîTRE-ÊTRE

J’écris ce texte parce que des amis, des proches ou des élèves-amis m’ont fait part d’un deuil récent ou de l’annonce d’une maladie grave chez un proche. Je n’écris pas ce texte pour parler de moi ou mettre avant une expérience personnelle, mais pour raconter une histoire sur la mort et l’existence. La maladie et la mort sont des sujets tabous et très aseptisés dans nos vies et par conséquent, je sais que certaines personnes ne liront pas l’article et c’est un choix tout à fait louable.

Mon père est mort d’un cancer des poumons. Il avait 55 ans, j’en avais 28. Ma mère est sortie de ma vie quand j’avais 11 ans et mon père m’a élevée moi et l’un de mes deux frères. J’adorais mon père, il y avait entre nous de la complicité si bien que nous n’avions pas besoin de nous dire grand chose pour nous comprendre. Quand il m’a annoncé sa maladie, je vivais à Dublin. Ca a été un choc, nous avons pleuré tous les deux au téléphone. Je fis évidemment plusieurs allers-retours pour le voir. J’arrêtai de fumer. D’abord ce fûrent des visites à la maison, puis à l’hôpital. De chimiothérapie en chimiothérapie, son état physique se dégradait, il faisait mine d’être juste fatigué.

Quand vous suivez un traitement lourd de ce style, le matin, le personnel soignant passe vous voir avec une réglette, on vous demande : « Aujourd’hui monsieur Gay, la douleur est plutôt comment? Montrez-moi sur la règle ». Cette réglette est munie d’un curseur, le curseur mis à gauche signifie « je ne souffre pas » et le curseur à droite « je souffre énormément ». Mon père plaça ce jour-là le curseur un peu au-delà du milieu de la règle vers la droite. Il était grand amateur de musique jazz et blues, à la maison, il y avait presque toujours de la musique le soir ou les week-ends. Il avait apporté à l’hôpital un lecteur de CD avec ces CDs favoris, mais il ne les écoutait pas. La magie de la musique n’agissait plus. Plus rien ne vibrait en lui, la douleur devait être assourdissante.

Le cancer se généralisa. Mes frères et sa compagne l’ont assisté plus que moi qui vivais à l’étranger. Il a même été victime de troubles du langage, son foie était atteint … Il s’effaçait petit à petit, je le sentais partir : il devenait douleur et métastases. Ca n’était plus lui. La dernière fois que j’ai rendu visite à mon père, avant de quitter sa chambre, je me suis retournée vers lui, et c’était plus fort que moi, quelque chose me disait qu’il fallait que je lui dise et je lui dis : « je t’aime ». Il m’a répondu « je sais ». Il mourut quelque temps après.

Le corps des personnes décédées dans un hôpital sont préparées pour la mise en bière au funérarium. La famille peut venir voir le corps de la personne avant qu’il soit installé dans un cercueil. Puis ils l’installent dans le cercueil et le referment. Venir voir le corps me laissa perplexe, je ne reconnaissais pas mon père, l’aspect du corps était ressemblant certes, mais il n’y avait plus cette chose indéfinissable qui fait qu’on se sent en présence de la personne. La fermeture du cercueil fut en revanche une expérience violente, je réalisai que son corps, même s’il était une coquille vide maintenant, m’était littéralement retiré, ce qu’il restait de la matière de mon père disparaissait complètement et j’étais impuissante … et je voulais qu’il revienne … et ça me faisait mal … et mon ventre me faisait mal … et ma tête bourdonnait … et je ne pouvais pas m’arrêter de pleurer … j’avais envie de crier mais je savais que ça ne changerait rien. Il était mort.

Après, ce fut pire. J’avais perdu quelqu’un qui comptait beaucoup pour moi, que j’aimais et qui avait été, inconsciemment, mon référent, celui en fonction de qui je prenais mes décisions dans la vie. J’étais donc lancée sans filet et face à moi-même. En d’autres termes, paumée et vulnérable. Le chagrin se manifestait viscéralement en moi, j’avais vraiment mal au ventre comme si on m’avait étripée. Et puis mon cerveau fonctionnait à 10 000 à l’heure, sans cesse en train d’analyser les tenants et aboutissants, les « comments », les « pourquois ». Les « qui suis-je », « ça veut dire quoi vivre » et « quoi faire de la vie » vinrent après. Après que cette question me traversât l’esprit : « es-tu triste parce que TU as perdu quelqu’un que tu aimes ou parce que quelqu’un qui t’est cher a souffert et disparu prématurément alors qu’il avait de belles choses à vivre? ». Et je compris que je commençais à devenir ma douleur, j’étais triste pour et par moi-même. Il me fallait « être » à nouveau.

Yoga

J’avais commencé la pratique du ashtanga yoga avant que mon père m’annonce sa maladie. Lorsqu’il est mort, j’ai pratiqué autant que j’ai pu dans des cours collectifs et par moi-même. Cette heure et demi de pratique était à chaque fois le seul espace-temps où je me sentais redevenir moi-même, pas chahutée par les crises de pleurs ou les pensées nostalgiques, mais en train d’inspirer et d’expirer. D’être à l’état brut : un organisme qui vit. Cet ancrage a été le plus beau bijou que j’ ai jamais porté … en moi. Si on me demandait aujourd’hui pourquoi j’enseigne le yoga, je répondrais sincèrement que c’est pour que d’autres trouvent en eux cette force de vie.

Vie

Je vous disais que lorsque j’ai vu le corps de mon père au funérarium, quelque chose manquait. Cette chose, je l’ai retrouvée une fois. Un matin au réveil, la première pensée qui me traversa l’esprit c’est que je n’avais pas appelé mon père depuis un bout de temps et pendant quelques secondes j’étais convaincue du fait qu’il était vivant, je le sentais. Puis je me levai et quelque chose de très cartésien en moi me dit que mon père ne pouvait pas être joint au téléphone. Il était mort. Ne pensez pas que ça m’a rendue triste, au contraire, ce sentiment de présence, qui n’a rien de fantasque, tout comme la douleur viscérale que j’avais ressentie juste après sa mort, m’ont rappelé une caractéristique essentielle de l’amour : c’est la connexion privilégiée qu’elle établit entre les individus. Les personnes aimées qui partent sont toujours là, elles font partie de nous.

Et puis, c’est important aussi de se rappeler que les occidentaux opposent la mort à la vie, alors que dans beaucoup de cultures asiatiques, la mort est le pendant de la naissance. Mort et naissance sont intimement liés. Fin et début. Des cycles.

Un disciple demanda au maître : « Combien de temps faut-il à un homme pour renaître après la mort? Est-ce immédiat ou doit-il attendre? »
Le sage répondit : « Vous ne saviez même pas ce que vous étiez avant votre naissance et vous voulez cependant connaître quel sera votre sort après votre décès. Savez-vous seulement ce que vous êtes maintenant? Naissance et renaissance relèvent du domaine physique. Vous vous identifiez à votre corps. C’est une fausse identification. Vous croyez que votre corps est né et mourra ensuite. Vous confondez deux ordres de valeur. Connaissez votre « Moi » réel et ces questions ne se posent pas. Naissance et renaissance ne sont indiquées que pour vous forcer à réfléchir et découvrir qu’en réalité il n’y a ni naissance, ni renaissance. Ce sont des phénomènes corporels qui n’ont aucun rapport avec le Soi. Connaissez donc le Soi et ne soyez plus affligé par le doute » – Ramana Maharshi

Enfin, si j’ai à proposer une morale à mon histoire, ce sera la suivante : la vie est une chose précieuse, prenez soin de votre santé, vivez pleinement tout ce qui vous est donné, soyez reconnaissant pour ce que vous avez, osez prendre les décisions justes dans votre vie, inspirez, expirez, et dites aux gens qui comptent pour vous que vous les aimez … sans attendre.

With love.
laurence

MOURIR-NAîTRE-ÊTRE

5 réflexions sur “MOURIR-NAîTRE-ÊTRE

  1. Stella dit :

    Mon frère est décédé le jour de mes 11 ans, et l’ashtanga yoga m’a permis de renaître et de reprendre le cours de mon souffle. Namaste Laurence

  2. Jyotish Matî dit :

    C’est seulement aujourd’hui que je rencontre votre texte et je souhaite vous exprimer beaucoup de gratitude pour ces lignes.
    Je n’ai jamais eu à connaître, jusqu’à présent, le deuil de quelqu’un de cher. J’ai juste eu à affronter le deuil de moi-même car j’ai frôlé la mort de près à deux reprises (il y a 11 ans et il y a 5 ans). Et à ces deux reprises, mon commencement dans le yoga puis ma reprise du yoga m’ont littéralement sauvée en me remettant dans la vie qui était sur le point de s’éteindre. Et ces deux fois ont été une renaissance complète. À nouveau présente mais sans être tout à fait la même. C’est une transformation magistrale qui dépasse tout. Et je vous remercie de rappeler les liens intrinsèques qui unissent la naissance et la mort. Cette dernière n’est pas la fin de la vie. Elle en est la continuité. C’est juste l’âme qui quitte le corps, qui s’en détache, qui s’en libère. Tout au moins, c’est ce dont je suis profondément convaincue. Je vous remercie de rappeler l’importance de se délier de l’attachement, de l’identification au corps physique si l’on ne veut pas que celui-ci, telle une prison, nous enferme dans quelque chose à laquelle heureusement nous ne sommes pas réduits. Non. Nous sommes tellement plus que cela. Et je crois que, même sans pour autant quitter trop tôt notre enveloppe corporelle, il faut néanmoins apprendre à la laisser mourir un peu pour réussir à transcender cette vie qui nous est donnée de vivre. Et je suis persuadée, pour l’avoir expérimenté et pour continuer à l’expérimenté, que le yoga est le meilleur moyen d’avancer dans cet apprentissage…
    Que votre pratique vous apporte cette belle confiance dans l’éternité de la vie au-delà de l’extinction du corps !

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